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samedi 17 octobre 2009

Égoïsmes ou Quelques vers et quelques éclats de verre

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"
Alphonse de Lamartine, "Le lac"

Une amie s'est suicidée au cours de la dernière semaine. Jusque-là, j'avais été exempté d'être touché par cette espèce de loterie morbide (in)digne de celle que racontait Carmen Marois dans une de ses nouvelles ("La loterie", dans L'amateur d'art, éditions Préambule, 1985).

Marylène vient d'enlever au monde une belle âme. Une belle personne. Un grand talent. Une auteure-compositrice-interprète responsable, engagée, lumineuse même, aussi étrange que peut paraître l'épithète aujourd'hui. Une enseignante-guide comme il s'en fait sans doute trop peu.

J'avais publié, il y a plusieurs années, un humble texte que je n'arrive pas à retrouver, à la suite du suicide d'un jeune homme de 14 ans, originaire de mon coin de pays. La nouvelle m'avait secoué, comme la ville entière bien entendu. J'avais mis en parallèle le décès inopiné de ce jeune homme avec les prouesses de jeunes lutteurs de 16 à 25 ans que j'étais allé voir dans le sous-sol d'un centre communautaire à Limoilou. Mon titre : "Le goût de vivre", emprunté à celui d'une nouvelle de Stephen King. Grosso modo, je relevais la passion de ces jeunes athlètes insouciants qui, paradoxalement, mettaient leur vie en jeu, ni plus ni moins, chaque vendredi soir pour l'amour du spectacle qu'ils offraient. Et je supputais que le jeune suicidaire de 14 ans n'avait peut-être pas de passion qui lui eût permis de s'accrocher à la vie.

Chaque nouveau suicide éradique les conjectures qu'on avait prises pour des certitudes. Il y a un mois, une jeune fille de 7-8 ans s'est jetée du haut du pont, derrière la propriété de mon père. Heureusement, elle s'en est sortie. On pourra sans doute lui demander si, à son âge, il est possible d'avoir (déjà) une passion - et s'il est possible d'être déjà désemparée au point de refuser de vivre.

Marylène était une passionnée comme j'en connais peu. Et vlan. Une autre théorie fumeuse partie en fumée.

La mort fait de nous des vers. Des vers qu'on sectionne en deux et qui, sous l'effet de choc, s'agitent en tous sens à la recherche de la suite d'eux-mêmes. Et quand on les observe attentivement, on les voit se recroqueviller, ramener vers eux cette extrémité mise à vif, comme pour protéger ce qu'il reste de ce qu'ils ont été.

S'il recelait une part d'humanité, le ver tendrait probablement un miroir devant son embout meurtri; question de s'imaginer encore complet, question de mettre une image sur cette partie de lui-même qu'il sent encore palpiter jusque dans sa tête.

***

Le suicide de Marylène m'expose mon égoïsme. Le sien. Pourquoi laisser en friche les racines du bonheur qui avaient timidement crû dans cette terre qu'on ne jugeait plus arable? Pourquoi amputer d'elle-même tous ceux qui l'aiment - et celui qu'elle a créé du bout des doigts, de lumière et d'espoir?

Aujourd'hui, le ver que je suis cherchait un miroir. Je me suis fait prendre au piège. J'ai imité la mère de Lance, le suicidaire de Gazole, ce petit roman sombre de Bertrand Gervais que j'enseigne - manifestement pas assez. J'ai voulu mettre de l'ordre dans ma demeure à défaut de pouvoir en mettre dans ma poitrine. Je me suis laissé happer par le quotidien, par l'ampleur de l'inutile. J'ai tendu mon miroir à mon adorable C., ne voyant pas qu'il s'agissait d'un mur me coupant de sa douleur. Parce que tous les vers ne reviennent pas à la même vitesse vers la lumière. Certains se dépêchent de revenir y chercher l'autre partie de soi qui est disparue; d'autres sont incapables de tolérer le soleil qu'on leur inflige et risquent de sécher à mort si on leur impose trop vite le retour de la lumière.

***

Je me suis cru fort. Je me suis regardé aller, après le décès tout aussi inattendu et frustrant de ma mère, il y a presque 9 mois. Je me suis vu aimer encore plus les miens; façonner du mieux que je le peux un autre humain; écrire à un rythme que je ne me connaissais pas; faire encore plus de musique pour renoncer au silence.

Je me suis cru fort. J'ai mis mon miroir en place pour bien m'y voir la face et pour ne jamais perdre de vue ce qui filait, derrière moi, dans le rétroviseur. J'ai cru que rien de bien menaçant pouvait se terrer au-delà de ce miroir. J'ai cru que j'avais évité la dérive de mon père et les démons de mon frère.

En clair, j'ai vu mon père pleurer sa femme; je l'ai vu, il y a encore deux semaines, furieux d'avoir à se reconstruire une existence. J'ai vu mon frère dans tout ce qu'il regorge de courage, l'ai vu combattre les images d'une mère agonisante, l'ai vu tenter de séduire le sommeil chaque soir, angoissé à l'idée d'être visité par le faciès souffrant de ma mère et le deuil d'avoir perdu sa meilleure amie, son modèle. Je me suis vu continuer, m'étonnant discrètement d'avoir traversé la brousse sans retenir trop de chardons.

La mort de Marylène me pète le miroir en pleine face. Me fait voir en kaléidoscope ce qu'il reste de moi. Me montre que, si j'ai planté ce miroir devant ma face, c'était pour ne pas voir plus horrible encore que ce qui s'éloignait derrière moi.

Depuis ma mère, je combats la peur terrible de perdre mon adorable C. Parce que je vois depuis 9 mois mon père essayer de s'engendrer lui-même à nouveau; je le vois désamarré, évitant chaque jour un peu moins le naufrage.

Je me vois paniquer chaque fois que mon adorable C. a mal au ventre. Chaque fois qu'elle a mal à la tête. Chaque fois qu'elle se sent fatiguée.

Je me suis cru fort. Je n'ai pas senti grouiller en moi les effets de la disparition de ma mère.

Depuis Marylène, je pense à Étienne, le pire d'entre tous. Un gars que je ne connais que de vue, pas même de voix. Une version plus jeune de mon père, une version à laquelle je refuse de croire. Un calque que je veux garder loin de moi. Parce que je ne me veux pas dans sa peine, dans son désarroi. Son fils d'un an s'en remettra; lui n'a pas eu le temps de voir ce dont était capable la femme qui a cessé de choisir la vie la semaine dernière.

Parce que ce qu'il y a de pire après la mort, c'est qu'il reste des vivants.

Mon miroir éclaté m'ouvre le ventre en kaléidoscope, me révèle ma plus terrible peur, dévie la lumière vers ma force défigurée. C'est mon angoisse de perdre qui hurle en filigrane quand je crie ma hâte que revienne le soleil. Sache-le, mon adorable C.

J'ai cru être prêt pour la lumière; sans m'en rendre compte, je suis un ver qui tâte encore sa douleur à la recherche de cette partie dont on l'a dépossédé. Je me regarde les pieds et les mains, je regarde le quotidien, pour me convaincre que rien n'a changé, que tout est encore en place. Je respire l'arôme de la mort qu'a laissé sur moi une Marylène que je ne connaissais pas assez, parce que mes sens ne sont plus d'aucun secours pour tenter de la saisir, elle.

Je pense à Étienne derrière Marylène. Je pense à Étienne après Marylène. Parce que je sais qu'à sa place je serais vide.

SL



mercredi 7 octobre 2009

Problème classique

Ce matin, j'écoutais Radio Classique en revenant à la maison. Le temps était maussade; les vitres de l'auto, pisseuses. Un temps pour filer doux, mollo, pour lire et écrire. La circulation était lente sur l'autoroute : personne n'avait envie d'aller au bureau (ou de retrouver sa femme à la maison, c'est selon).

Une sonate de Scarlatti jouée apparemment par un jeune prodige chinois qui a choisi de faire autre chose que du sport (comme les autres de son quartier, dixit l'animateur) ou des bibelots en série pour le compte de Dollarama (dixit moi-même). Une belle pièce, avec des enchaînements difficilement prévisibles - à moins que vous soyez Scarlatti lui-même, ce qui est peu probable : vous seriez italien, ne liriez pas le français (surtout pas sur le Net) et, surtout, vous seriez mort depuis longtemps. Oublions cette hypothèse.

Le hic, c'est que je n'ai pas retenu le titre de ce morceau. Je me console en me disant que je ne dois pas être le seul. Comment garder en tête les titres des pièces classiques qu'on aime? Comment puis-je retenir "Sonate no 8, opus 22, BKR-22219", par exemple, alors que je suis incapable de mémoriser le numéro de ma carte de crédit? Je commence à peine à retenir mon numéro de membre à la Coop IGA du quartier.

Le problème avec les grands compositeurs, c'est qu'ils n'étaient bons que dans la musique. Pour les titres, ils auraient dû demander à leurs femmes, à leurs bonnes (quoique celles-ci étaient souvent aussi celles-là, alors à quoi bon demander deux fois la même chose à quelqu'un à moins qu'il ne soit sourd - et encore, ça n'en a pas empêché un de faire de la musique) ou à leur roi, tiens. Bach était-il si épuisé après avoir composé ses Variations Goldberg qu'il était incapable de fournir le "deuxième effort" (je me permets de paraphraser Tom Lapointe, ancien animateur de ligne ouverte sportive devenu félon et/ou disparu dans la nature)? C'est vrai qu'avec tous ces enfants à sa charge... Et Mozart , lui, n'a-t-il pas donné son premier concert à 5 ans? Me semble qu'on est une éponge, à 5 ans, et qu'on retient tout, qu'on a de l'imagination plus que les parents peuvent en prendre.

Ce matin, Scarlatti m'a donné une bonne raison de ne pas acheter ses disques - ça lui apprendra, tiens. J'aurais voulu, mais je ne me souviens plus du titre de sa sonate. Était-il si difficile, à l'époque, de personnaliser un peu les pièces? Je serais tellement plus à l'aise de demander au commis d'Archambault de sortir de son chapeau le dernier CD de Scarlatti contenant le tube "Baby, let me be your dandy", ou encore ce DVD de la dernière tournée de Beethoven où il joue, devant une foule en délire à Harlem, "Woo-woo, yeah, I feel like kickin' your ass"?

Vraiment aucune imagination, ces dérangés des siècles passés.

SL

jeudi 1 octobre 2009

Enfin !


J'avais arrêté de l'espérer : le nouvel album d'Alice in Chains. Quand le chanteur Layne Staley a succombé à une overdose en 2002, j'ai cru que le groupe de métal grunge était mort lui aussi. Bien sûr, le guitariste Jerry Cantrell - le cerveau derrière cette faction de l'école de Seattle, pour ainsi dire (qui a vu naître les Nirvana, Pearl Jam et autres Soundgarden pour lancer la décennie 1990) - lançait quelques albums solo intelligents (Boggy Depot, 1998; Degradation Trip, 2002) qui attestaient sans conteste du fait qu'il était la signature d'Alice in Chains; mais AIC, c'était AIC, et il manquait ce bon vieux Layne...

Et voilà qu'apparaît Black Gives Way to Blue, la renaissance d'AIC, nouveau chanteur en place (William DuVall). Le groupe s'est reformé en 2005, a tourné un peu partout dans le monde avec deux autres chanteurs avant de confirmer le rôle de DuVall sur le nouvel opus. Mais le dernier album original de la formation remontait à... 1995. C'est long, 14 ans sans nouveau matériel, sans autre chose que des compilations et des albums live...

AIC, c'est AIC : les fans (dont je suis depuis une quinzaine d'années) raffoleront sans doute de Black Gives Way to Blue et les détracteurs (y en a-t-il vraiment ?) ne seront probablement pas convertis. Parce que le nouvel album est du Alice in Chains tout craché. Même son lourd, mêmes guitares et basse gutturales; même batterie qui assoit avec lourdeur le rythme. Aux voix, DuVall, sans réussir à faire oublier Staley, s'en tire bien, avec une voix plus pure, plus lisse que celle de l'ancien chanteur. Parce que Layne, c'était Layne : un esprit torturé, un toxicomane hurlant à la face de ses démons intérieurs au moyen d'une voix rauque, un parolier racontant ses trips d'héroïne (il faut écouter ce qu'il chante sur l'album Dirt (1992) pour constater le caractère glauque que recelait son existence).

Il s'agit d'un album franchement bon, et qui me confirme le talent - j'ose dire le génie - de Cantrell. Il faut écouter les harmonies vocales complexes et riches des pièces d'Alice in Chains pour constater qu'il s'est fait du rock vocal intelligent, construit et mélodique depuis A Night at the Opera de Queen...; il faut se laisser dérouter par le caractère imprévisible des enchaînements d'accords. Ce n'est pas parce que le groupe découle du mouvement alternatif que les structures de ses pièces sont conventionnelles : on est plus loin que les simples trois power chords qui caractérisent (trop) souvent le métal et le rock en général. Et cette guitare de Cantrell qui refuse de se taire, qui se rappelle à l'auditeur entre les accords, hantant chaque pièce ou presque comme une voix qui vous murmure dans le crâne.

Mon coup de coeur ? "Check my Brain", la deuxième pièce, dont la mélodie du refrain est accrocheuse et fait presque oublier l'aspect inquiétant, presque psychotique, de l'introduction. Car Alice in Chains, c'est aussi ça : depuis les débuts du groupe, c'est la mise en musique d'états psychologiques fréquemment troubles - et ce n'est pas la mort inopinée de Layne Staley qui changera cette singularité d'AIC. Après tout, c'est le bien vivant Cantrell qui a toujours composé la musique du groupe et qui s'était offert le plaisir de concocter un rythme et un enchaînement d'accords parfaits, à la demande de Staley, sur "Sick man" (Dirt). Ce qu'on oublie trop souvent en musique, c'est que c'est de la musique, justement. (J'y reviendrai dans un prochain billet.) Et Cantrell comprend comment donner à la forme les résonances du fond - ce que, malheureusement, trop peu d'artistes savent faire, priorisant les paroles au détriment de la musique.

Black Gives Way to Blue fait du bien, et Alice in Chains est de retour, bien en vie. C'est une tonne de brique qui secoue la grisaille du paysage musical souvent vide, factice. C'est une (sur)dose d'adrénaline à l'approche de la saison morte.

SL