samedi 17 octobre 2009

Égoïsmes ou Quelques vers et quelques éclats de verre

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé"
Alphonse de Lamartine, "Le lac"

Une amie s'est suicidée au cours de la dernière semaine. Jusque-là, j'avais été exempté d'être touché par cette espèce de loterie morbide (in)digne de celle que racontait Carmen Marois dans une de ses nouvelles ("La loterie", dans L'amateur d'art, éditions Préambule, 1985).

Marylène vient d'enlever au monde une belle âme. Une belle personne. Un grand talent. Une auteure-compositrice-interprète responsable, engagée, lumineuse même, aussi étrange que peut paraître l'épithète aujourd'hui. Une enseignante-guide comme il s'en fait sans doute trop peu.

J'avais publié, il y a plusieurs années, un humble texte que je n'arrive pas à retrouver, à la suite du suicide d'un jeune homme de 14 ans, originaire de mon coin de pays. La nouvelle m'avait secoué, comme la ville entière bien entendu. J'avais mis en parallèle le décès inopiné de ce jeune homme avec les prouesses de jeunes lutteurs de 16 à 25 ans que j'étais allé voir dans le sous-sol d'un centre communautaire à Limoilou. Mon titre : "Le goût de vivre", emprunté à celui d'une nouvelle de Stephen King. Grosso modo, je relevais la passion de ces jeunes athlètes insouciants qui, paradoxalement, mettaient leur vie en jeu, ni plus ni moins, chaque vendredi soir pour l'amour du spectacle qu'ils offraient. Et je supputais que le jeune suicidaire de 14 ans n'avait peut-être pas de passion qui lui eût permis de s'accrocher à la vie.

Chaque nouveau suicide éradique les conjectures qu'on avait prises pour des certitudes. Il y a un mois, une jeune fille de 7-8 ans s'est jetée du haut du pont, derrière la propriété de mon père. Heureusement, elle s'en est sortie. On pourra sans doute lui demander si, à son âge, il est possible d'avoir (déjà) une passion - et s'il est possible d'être déjà désemparée au point de refuser de vivre.

Marylène était une passionnée comme j'en connais peu. Et vlan. Une autre théorie fumeuse partie en fumée.

La mort fait de nous des vers. Des vers qu'on sectionne en deux et qui, sous l'effet de choc, s'agitent en tous sens à la recherche de la suite d'eux-mêmes. Et quand on les observe attentivement, on les voit se recroqueviller, ramener vers eux cette extrémité mise à vif, comme pour protéger ce qu'il reste de ce qu'ils ont été.

S'il recelait une part d'humanité, le ver tendrait probablement un miroir devant son embout meurtri; question de s'imaginer encore complet, question de mettre une image sur cette partie de lui-même qu'il sent encore palpiter jusque dans sa tête.

***

Le suicide de Marylène m'expose mon égoïsme. Le sien. Pourquoi laisser en friche les racines du bonheur qui avaient timidement crû dans cette terre qu'on ne jugeait plus arable? Pourquoi amputer d'elle-même tous ceux qui l'aiment - et celui qu'elle a créé du bout des doigts, de lumière et d'espoir?

Aujourd'hui, le ver que je suis cherchait un miroir. Je me suis fait prendre au piège. J'ai imité la mère de Lance, le suicidaire de Gazole, ce petit roman sombre de Bertrand Gervais que j'enseigne - manifestement pas assez. J'ai voulu mettre de l'ordre dans ma demeure à défaut de pouvoir en mettre dans ma poitrine. Je me suis laissé happer par le quotidien, par l'ampleur de l'inutile. J'ai tendu mon miroir à mon adorable C., ne voyant pas qu'il s'agissait d'un mur me coupant de sa douleur. Parce que tous les vers ne reviennent pas à la même vitesse vers la lumière. Certains se dépêchent de revenir y chercher l'autre partie de soi qui est disparue; d'autres sont incapables de tolérer le soleil qu'on leur inflige et risquent de sécher à mort si on leur impose trop vite le retour de la lumière.

***

Je me suis cru fort. Je me suis regardé aller, après le décès tout aussi inattendu et frustrant de ma mère, il y a presque 9 mois. Je me suis vu aimer encore plus les miens; façonner du mieux que je le peux un autre humain; écrire à un rythme que je ne me connaissais pas; faire encore plus de musique pour renoncer au silence.

Je me suis cru fort. J'ai mis mon miroir en place pour bien m'y voir la face et pour ne jamais perdre de vue ce qui filait, derrière moi, dans le rétroviseur. J'ai cru que rien de bien menaçant pouvait se terrer au-delà de ce miroir. J'ai cru que j'avais évité la dérive de mon père et les démons de mon frère.

En clair, j'ai vu mon père pleurer sa femme; je l'ai vu, il y a encore deux semaines, furieux d'avoir à se reconstruire une existence. J'ai vu mon frère dans tout ce qu'il regorge de courage, l'ai vu combattre les images d'une mère agonisante, l'ai vu tenter de séduire le sommeil chaque soir, angoissé à l'idée d'être visité par le faciès souffrant de ma mère et le deuil d'avoir perdu sa meilleure amie, son modèle. Je me suis vu continuer, m'étonnant discrètement d'avoir traversé la brousse sans retenir trop de chardons.

La mort de Marylène me pète le miroir en pleine face. Me fait voir en kaléidoscope ce qu'il reste de moi. Me montre que, si j'ai planté ce miroir devant ma face, c'était pour ne pas voir plus horrible encore que ce qui s'éloignait derrière moi.

Depuis ma mère, je combats la peur terrible de perdre mon adorable C. Parce que je vois depuis 9 mois mon père essayer de s'engendrer lui-même à nouveau; je le vois désamarré, évitant chaque jour un peu moins le naufrage.

Je me vois paniquer chaque fois que mon adorable C. a mal au ventre. Chaque fois qu'elle a mal à la tête. Chaque fois qu'elle se sent fatiguée.

Je me suis cru fort. Je n'ai pas senti grouiller en moi les effets de la disparition de ma mère.

Depuis Marylène, je pense à Étienne, le pire d'entre tous. Un gars que je ne connais que de vue, pas même de voix. Une version plus jeune de mon père, une version à laquelle je refuse de croire. Un calque que je veux garder loin de moi. Parce que je ne me veux pas dans sa peine, dans son désarroi. Son fils d'un an s'en remettra; lui n'a pas eu le temps de voir ce dont était capable la femme qui a cessé de choisir la vie la semaine dernière.

Parce que ce qu'il y a de pire après la mort, c'est qu'il reste des vivants.

Mon miroir éclaté m'ouvre le ventre en kaléidoscope, me révèle ma plus terrible peur, dévie la lumière vers ma force défigurée. C'est mon angoisse de perdre qui hurle en filigrane quand je crie ma hâte que revienne le soleil. Sache-le, mon adorable C.

J'ai cru être prêt pour la lumière; sans m'en rendre compte, je suis un ver qui tâte encore sa douleur à la recherche de cette partie dont on l'a dépossédé. Je me regarde les pieds et les mains, je regarde le quotidien, pour me convaincre que rien n'a changé, que tout est encore en place. Je respire l'arôme de la mort qu'a laissé sur moi une Marylène que je ne connaissais pas assez, parce que mes sens ne sont plus d'aucun secours pour tenter de la saisir, elle.

Je pense à Étienne derrière Marylène. Je pense à Étienne après Marylène. Parce que je sais qu'à sa place je serais vide.

SL



mercredi 7 octobre 2009

Problème classique

Ce matin, j'écoutais Radio Classique en revenant à la maison. Le temps était maussade; les vitres de l'auto, pisseuses. Un temps pour filer doux, mollo, pour lire et écrire. La circulation était lente sur l'autoroute : personne n'avait envie d'aller au bureau (ou de retrouver sa femme à la maison, c'est selon).

Une sonate de Scarlatti jouée apparemment par un jeune prodige chinois qui a choisi de faire autre chose que du sport (comme les autres de son quartier, dixit l'animateur) ou des bibelots en série pour le compte de Dollarama (dixit moi-même). Une belle pièce, avec des enchaînements difficilement prévisibles - à moins que vous soyez Scarlatti lui-même, ce qui est peu probable : vous seriez italien, ne liriez pas le français (surtout pas sur le Net) et, surtout, vous seriez mort depuis longtemps. Oublions cette hypothèse.

Le hic, c'est que je n'ai pas retenu le titre de ce morceau. Je me console en me disant que je ne dois pas être le seul. Comment garder en tête les titres des pièces classiques qu'on aime? Comment puis-je retenir "Sonate no 8, opus 22, BKR-22219", par exemple, alors que je suis incapable de mémoriser le numéro de ma carte de crédit? Je commence à peine à retenir mon numéro de membre à la Coop IGA du quartier.

Le problème avec les grands compositeurs, c'est qu'ils n'étaient bons que dans la musique. Pour les titres, ils auraient dû demander à leurs femmes, à leurs bonnes (quoique celles-ci étaient souvent aussi celles-là, alors à quoi bon demander deux fois la même chose à quelqu'un à moins qu'il ne soit sourd - et encore, ça n'en a pas empêché un de faire de la musique) ou à leur roi, tiens. Bach était-il si épuisé après avoir composé ses Variations Goldberg qu'il était incapable de fournir le "deuxième effort" (je me permets de paraphraser Tom Lapointe, ancien animateur de ligne ouverte sportive devenu félon et/ou disparu dans la nature)? C'est vrai qu'avec tous ces enfants à sa charge... Et Mozart , lui, n'a-t-il pas donné son premier concert à 5 ans? Me semble qu'on est une éponge, à 5 ans, et qu'on retient tout, qu'on a de l'imagination plus que les parents peuvent en prendre.

Ce matin, Scarlatti m'a donné une bonne raison de ne pas acheter ses disques - ça lui apprendra, tiens. J'aurais voulu, mais je ne me souviens plus du titre de sa sonate. Était-il si difficile, à l'époque, de personnaliser un peu les pièces? Je serais tellement plus à l'aise de demander au commis d'Archambault de sortir de son chapeau le dernier CD de Scarlatti contenant le tube "Baby, let me be your dandy", ou encore ce DVD de la dernière tournée de Beethoven où il joue, devant une foule en délire à Harlem, "Woo-woo, yeah, I feel like kickin' your ass"?

Vraiment aucune imagination, ces dérangés des siècles passés.

SL

jeudi 1 octobre 2009

Enfin !


J'avais arrêté de l'espérer : le nouvel album d'Alice in Chains. Quand le chanteur Layne Staley a succombé à une overdose en 2002, j'ai cru que le groupe de métal grunge était mort lui aussi. Bien sûr, le guitariste Jerry Cantrell - le cerveau derrière cette faction de l'école de Seattle, pour ainsi dire (qui a vu naître les Nirvana, Pearl Jam et autres Soundgarden pour lancer la décennie 1990) - lançait quelques albums solo intelligents (Boggy Depot, 1998; Degradation Trip, 2002) qui attestaient sans conteste du fait qu'il était la signature d'Alice in Chains; mais AIC, c'était AIC, et il manquait ce bon vieux Layne...

Et voilà qu'apparaît Black Gives Way to Blue, la renaissance d'AIC, nouveau chanteur en place (William DuVall). Le groupe s'est reformé en 2005, a tourné un peu partout dans le monde avec deux autres chanteurs avant de confirmer le rôle de DuVall sur le nouvel opus. Mais le dernier album original de la formation remontait à... 1995. C'est long, 14 ans sans nouveau matériel, sans autre chose que des compilations et des albums live...

AIC, c'est AIC : les fans (dont je suis depuis une quinzaine d'années) raffoleront sans doute de Black Gives Way to Blue et les détracteurs (y en a-t-il vraiment ?) ne seront probablement pas convertis. Parce que le nouvel album est du Alice in Chains tout craché. Même son lourd, mêmes guitares et basse gutturales; même batterie qui assoit avec lourdeur le rythme. Aux voix, DuVall, sans réussir à faire oublier Staley, s'en tire bien, avec une voix plus pure, plus lisse que celle de l'ancien chanteur. Parce que Layne, c'était Layne : un esprit torturé, un toxicomane hurlant à la face de ses démons intérieurs au moyen d'une voix rauque, un parolier racontant ses trips d'héroïne (il faut écouter ce qu'il chante sur l'album Dirt (1992) pour constater le caractère glauque que recelait son existence).

Il s'agit d'un album franchement bon, et qui me confirme le talent - j'ose dire le génie - de Cantrell. Il faut écouter les harmonies vocales complexes et riches des pièces d'Alice in Chains pour constater qu'il s'est fait du rock vocal intelligent, construit et mélodique depuis A Night at the Opera de Queen...; il faut se laisser dérouter par le caractère imprévisible des enchaînements d'accords. Ce n'est pas parce que le groupe découle du mouvement alternatif que les structures de ses pièces sont conventionnelles : on est plus loin que les simples trois power chords qui caractérisent (trop) souvent le métal et le rock en général. Et cette guitare de Cantrell qui refuse de se taire, qui se rappelle à l'auditeur entre les accords, hantant chaque pièce ou presque comme une voix qui vous murmure dans le crâne.

Mon coup de coeur ? "Check my Brain", la deuxième pièce, dont la mélodie du refrain est accrocheuse et fait presque oublier l'aspect inquiétant, presque psychotique, de l'introduction. Car Alice in Chains, c'est aussi ça : depuis les débuts du groupe, c'est la mise en musique d'états psychologiques fréquemment troubles - et ce n'est pas la mort inopinée de Layne Staley qui changera cette singularité d'AIC. Après tout, c'est le bien vivant Cantrell qui a toujours composé la musique du groupe et qui s'était offert le plaisir de concocter un rythme et un enchaînement d'accords parfaits, à la demande de Staley, sur "Sick man" (Dirt). Ce qu'on oublie trop souvent en musique, c'est que c'est de la musique, justement. (J'y reviendrai dans un prochain billet.) Et Cantrell comprend comment donner à la forme les résonances du fond - ce que, malheureusement, trop peu d'artistes savent faire, priorisant les paroles au détriment de la musique.

Black Gives Way to Blue fait du bien, et Alice in Chains est de retour, bien en vie. C'est une tonne de brique qui secoue la grisaille du paysage musical souvent vide, factice. C'est une (sur)dose d'adrénaline à l'approche de la saison morte.

SL

mercredi 23 septembre 2009

Dons de la vie, dons de Dieu, dondaine laridaine

Après huit ans et demi d'attente, d'angoisse fréquente, d'exaspération occasionnelle, de rage, de résignation, de cynisme... je suis enfin permanent. On me l'a confirmé par courriel ce matin, et je recevrai la lettre de la Direction de mon collège dans les prochains jours - que je m'empresserai de faire laminer parce qu'elle est presque aussi significative que mes diplômes universitaires. J'exagère à peine.

Qu'est-ce que la permanence changera dans ma vie ? Mon meilleur chum me disait, délicieusement cynique, que je peux dorénavant commencer à me pogner le cul au travail; et moi de lui rétorquer que je peux non seulement pogner le mien mais aussi celui de mes collègues féminines : on ne peut plus me mettre à la porte, ou c'est tout comme.

Je blague, bien sûr. Parce que j'entretiendrai le même acharnement, la même passion pour ce métier que j'adore. Concrètement, la permanence ne change pas grand-chose à ma situation - j'enseigne à temps plein depuis 5 ans sans inquiétudes. Disons simplement qu'on me confirme que je peux croire que je pratiquerai le métier que j'aime pour le reste de ma carrière sans trop avoir à m'inquiéter. À moins que la crise économique ne fasse fermer les cégeps, faute de clientèle, plus vite encore que les églises (l'ADQ serait contente) ou que Charest ne décide, à l'aide du bâillon (son arme favorite), que la permanence ne garantit plus rien.

Étrangement, je suis plus heureux que je croyais l'être de cette nouvelle, bien que je ne sois pas plus riche ni plus ancien aujourd'hui. Et je ne peux m'empêcher de croire que ma joie a à voir avec mon appartenance à la génération X, celle qui ne l'a pas eu facile, qui a dû bûcher, contrairement aux boomers qu'on est venus chercher littéralement (j'en connais) sur les bancs d'école pour leur offrir du travail, ou aux rejetons de la génération Y, qui croient que tout leur est dû et qui ne se remettent que rarement en question. Cette permanence qu'on tend vers moi, c'est une victoire de plus dans le camp de ma génération.

Depuis ce matin, je goûte cette nouvelle qu'on m'a apprise, et je souris en me disant qu'hier, la journée déjà grise du ciel pluvieux l'était encore plus en raison de ce 37e anniversaire de mariage que mon père n'a pas célébré avec ma mère, doublé de l'anniversaire de mon frère, qui ne pouvait se retenir de penser avec nostalgie à ma tendre mère et aux cartes d'anniversaire qu'elle confectionnait elle-même pour ses fils. Je souris et je me demande si ma petite maman ne se gardait pas une carte cachée dans sa manche, juste à côté du mouchoir qui fricotait chaque jour avec le parfum de son poignet. Cré maman. Il y a de ces dons que la vie vous fait qui ne savent pas passer inaperçus.

***
Voilà qui me fait penser à Plaxico Burress, l'ancienne vedette des Giants de New York, dans la NFL. Le receveur de passes format géant recevait hier en plein poitrine non pas un ballon mais bien sa sentence : deux ans de prison pour possession illégale d'une arme à feu et pour avoir mis la vie d'autrui en danger. Oui, c'est le même Plaxico Burress qui s'était fait arrêter l'an dernier après s'être tiré accidentellement une balle de revolver dans le pied...

En entrevue à ESPN, Burress, philosophe à ses heures (pas tard, pas tard...), déclarait que quand il sortira de prison, il "disposer[a] toujours de cette capacité que Dieu [lui] a donnée d'attraper les ballons".

On a les dons qu'on peut. En méditant sur ces sages paroles de footballeur, je dois me réjouir qu'on m'ait fait don de savoir lire plus creux que d'autres dans les textes et d'avoir la plume plus leste que le revolver de Plaxico. Parce que me semble que c'est triste en géribouère d'avoir reçu, de tous les dons possibles, celui d'attraper un ballon...

SL

jeudi 10 septembre 2009

Apprentissages

Avec la paternité viennent des apprentissages qu'on ne soupçonnerait pas.

Le plus étonnant : j'ai compris d'où provient le slogan qui a fait gagner Obama :




Parlant d'apprentissages. Vous vous souvenez de mon billet d'il y a deux semaines ? Je suis un traître, un vrai. En fin de semaine dernière, je me suis redonné une autre chance - même Robert Downey jr. ne rechute pas aussi souvent - : me voici, refaisant par moi-même mon perron. (Bon, on m'a donné un coup de main au départ, mais une fois les deux petites roues enlevées, j'ai saisi le guidon et je suis devenu un homme.)



Hé, combien de vos disques préférés n'étaient au départ que de purs accidents ?

(Note : Évidemment, il me reste quelques trucs à apprendre : c'est avec un niveau qu'on vérifie si le perron est bien droit, et non pas avec un walkie-talkie pour bébé... Chaque chose en son temps.)

SL

samedi 29 août 2009

Flammèche : sables (é)mouvants

Prenez quelques minutes (8 min 33, précisément) pour visionner ce qui suit. Personnellement, je ne connaissais pas cet art qu'est le dessin dans le sable. La technique de la jeune Ukrainienne est habile et l'histoire qu'elle raconte est émouvante.

Oui, il y a autre chose que des chanteurs poches dans ces concours où on cherche "du talent à revendre".

SL



jeudi 20 août 2009

Symphonies de banlieue et autres mâleries

"La virilité ne s'éprouve pas avec une femelle,
elle se prouve entre mâles." (Jean-Luc Hennig)

L'écriture s'est avérée un de mes plaisirs absolus de l'été : l'écriture de mon roman, au compte-gouttes mais quand même ; l'écriture de quelques trucs sur le fantastique aussi. Je mâchonne, je rumine, je digère, je laisse décanter les mots depuis le début de l'été ; des mots que je recracherai éventuellement dans mon roman, dans des nouvelles, dans des chroniques, dans des ouvrages théoriques - sur ce blogue, même. Mais le temps manque, et il y a déjà un moment que j'ai voulu mettre à jour ce blogue, question de parler du nouveau visage du Canadien, de la littérature, de la musique, de ma fille, de ma paternité nouvelle, de mon père... Le temps fuit et ne revient qu'amenuisé.

Et puis l'écriture, de toute façon, ce n'est pas tellement viril. Je devrais sans doute m'attarder à des passe-temps plus homme, moi dont la mâlitude a été éprouvée tant de fois au cours de l'été. Ma piscine m'a définitivement fait bannir du Paradis, et depuis deux mois saint Pierre a sans doute accroché ma photo à côté de la Grande Porte pour être sûr de me reconnaître, en temps et lieu. Mon gazon donnerait des ulcères aux organisateurs des Skins Games, et je soupçonne mes voisins désoeuvrés de conspirer pour arracher, en une horde déterminée, les pissenlits qui bravent la loi de la gravité depuis avril et que je me propose d'entailler, le temps des sucres venu. (Qui sait, peut-être mes voisins se cotiseront-ils l'an prochain pour m'offrir les services de tondeurs professionnels - ou un troupeau de chèvres qui brouteront le long de ma clôture, c'est selon.)

***
J'ai publié un livre, en juin dernier. J'en suis très fier. Le jour où j'ai reçu mes exemplaires par la poste, un ou deux voisins passaient la tondeuse. Ça n'a rien de grave en soi, mis à part l'odeur. C'est que j'ai l'habitude - un peu étrange peut-être, et sans doute pas très homme - de humer mes livres. Tous mes livres, grands et petits, minces et volumineux, bons et mauvais. Ce jour-là, mes exemplaires fleuraient l'encre neuve, le papier recyclé... et le gaz mixé pour tondeuse.

Ça n'a rien de grave en soi, sauf que mes voisins auraient peut-être préféré que je passe un peu moins de temps le nez dans mes livres (au sens propre, cette fois-là) et un peu plus sur mon terrain. (Je vous ai parlé de mon gros érable, dont quelques branches hirsutes trahissent son âge avancé et semblent m'implorer d'abréger leurs souffrances?) C'est comme présentement : tandis que je mets à jour cet espace que j'ai négligé depuis plus de trois mois, ma fille de presque neuf mois endormie à mes côtés, je pourrais esquisser des croquis du perron qui est à refaire - le bois est pourri et attire les perce-oreilles, dixit Conan l'Exterminateur, qui est venu me débarrasser de cinq-six fourmis, il y a un mois.

Au lieu de ça, je me régale d'écrire en buvant un café. Quitte à ce que ça se passe dans mon sous-sol, dans une pièce que d'aucuns jugeraient étouffante. Parce que j'aime ça.

Parce que, contrairement à mes voisins, je me réalise autrement que dans l'entretien de mon gazon. Et ça fait de moi - pôôôôôvre petit moi, dirait quelqu'un que mes voisins ont sans doute oublié - quelqu'un de pas très homme. Il faut voir mon voisin d'en arrière passer scrupuleusement sa tondeuse trois fois la semaine, sans doute pour tuer l'ennui - et peut-être pour éviter de baiser sa femme, qui fume comme la Daishowa et s'en prend sans doute plus passionnément aux Floralies qu'elle a aménagées dans sa cour qu'au membre retraité de son mari. Pas plus tard qu'hier, ce même homme - sympathique, malgré tout - m'apprenait le comble de l'oisiveté qui prend d'assaut la mâlitude, à l'âge de la retraite : dans sa piscine creusée jusqu'aux hanches, il parcourt, véritable limace, le pourtour de sa piscine muni d'un linge, à l'attaque de la moindre saleté. Pendant ce temps, je lis bien quiètement sur mon patio déjà à repeindre, contemplant de temps à autre ma piscine hors terre, dont le fond est parsemé de sable depuis deux mois. Et je pense aux Voisins de Meunier.

Dans mon quartier, aucune journée ne passe sans qu'on entende une tondeuse ou un banc de scie. Voilà une autre activité très homme, dans ma banlieue. On rivalise d'originalité, en matière de rénovations. J'ai cessé depuis longtemps déjà de me demander ce que je pourrais faire pour enterrer la symphonie qui s'ébat jour après jour. D'autres, apparemment, n'ont pas baissé les bras : dans la rue d'à côté, quelqu'un a trouvé - un marteau-piqueur. Il fallait y penser. C'est sans doute ce qu'on veut dire quand on parle de voisins gonflables...

***

Parmi la meute, je fais souvent figure de perdant. Je ne connais aucun autre propriétaire qui a besoin chaque année d'aide extérieure pour ouvrir sa piscine... C'est mon Adorable C. qui a repeint la chambre à coucher cet été - il me faudrait des numéros sur les murs et des lignes pointillées pour ne pas dépasser. Dans un ultime effort visant à me prouver que je sais faire ce que fait un vrai gars, celui qui ne perd pas de temps à lire des romans au lieu de faire lui-même son changement d'huile, je me suis donné une autre chance : j'ai saisi le rouleau et la perche... et j'ai cassé la perche.

Vous en voulez encore ?

Ma blonde connaît plus les chars que moi.

J'ai appris il y a trois semaines - près de cinq ans après l'achat de ma maison - où se situe la valve qui régule l'entrée d'eau dans ma demeure.

Je suis mauvais dans tous les sports que je pratique, et c'est un de mes grands regrets de féru de sport. J'ai cessé de jouer au hockey cosom cette année, après un essai de deux ans. J'ai masqué l'affaire derrière le prétexte du manque de souffle. En réalité, je suis incapable de supporter d'être franchement pourri quand je pratique mon sport préféré. Je n'ai aucun atout : pas de lancer, pas de vision du jeu, pas de talent de passeur. Si au moins je pouvais être le goon... et encore : mon poing, plutôt timide, n'a jamais rencontré de mâchoire et s'est toujours contenté de blanchir sa rage dans ma poche. J'ai recommencé à tâter ma raquette de tennis cet été - le plus souvent, je me fais rincer, et mon service de type badminton fait sans doute l'envie des bambins que leurs parents poussent dans les balançoires, tout juste à côté du court.

Ma blonde - encore elle! - nage avec grâce ; je me débats pour éviter le fond.

Je frémis à la simple pensée des tablettes que je dois installer depuis près d'un mois dans mon sous-sol. J'ai changé mes poignées d'armoires il y a deux ans - j'en ai accidentellement troué une avec une vis.

Elle était en acier brossé.

Rien, entre mes mains, ne peut être simple. Je multiplie par deux, parfois trois, le temps qu'indiquent les manuels de montage de meubles Ikea. Quelqu'un m'a dit un jour que ces choses s'apprennent. C'est faux : on n'enseigne pas à un sourd à avoir l'oreille absolue. L'emplâtrerie, c'est inné. À preuve, j'ai songé à concevoir mon propre cerf-volant, quand j'avais environ 10 ans. Je m'étais muni de quelques deux par quatre...

Je vous le dis : je ne suis pas un vrai gars. Je n'ai de l'Homme - celui qui chante "haï-ho" en rentrant du boulot dans un pick-up transportant son quatre-roues, sa moto et son méga-coffre à outils - que l'orgueil ; et l'impatience ; et la colère. À preuve : je suis en train d'écrire au lieu de me branler en consultant la circulaire Canadian Tire.


***

Au moins, il y a ma fille pour me rappeler quelle équipe m'a repêché à la naissance. Si seulement elle m'avait permis de croire, dans ses premiers mois d'existence, qu'elle avait besoin de son père au moins presque autant que de sa mère... Le jour de l'accouchement, à l'hôpital, ma blonde et ma fille avaient un vrai lit ; moi, je me tassais sur un lit de camp qui cachait mal ses antécédents de siège d'autobus Blue Bird. Après tout, le père n'est que la semence, non? Mais je ne dirai pas que le système ne tient pas compte de moi. On prend bien soin de me faire parvenir par la poste une petite lettre bleue dont la narratrice est ma fille - pas mal pour un poupon qui ne fait encore que babiller. On cherche bien sûr à me rappeler que j'ai à voir dans l'avènement de ce petit être nourri et rassuré exclusivement par sa mère pendant 6 mois, question de me dissuader de partir, au cas où je considérerais la grande évasion.

Depuis un mois et demi, je nourris ma petite. Aucun danger qu'elle n'attrape de microbes : j'ai les mains propres de celui qui n'a jamais caressé un moteur (j'aurais bien trop peur de flatter le coffre à gants et d'être le seul à ne pas le savoir).

Dans moins d'une semaine, j'aurai le sort de ma fille entre mes mains - ces mains gourdes qui ne savent rien faire de masculin. Je devrai ruser pour lui faire oublier sa mère. Car au moment où je termine ce texte, il y a plus de 24 heures que j'ai mentionné que ma fille dormait à mes côtés. Entre-temps, elle m'a fait la vie dure. Angoisse de séparation, qu'ils appellent ça. (Il est bien sûr question de la séparation d'avec la mère - pourquoi serait-elle angoissée de se séparer de son père, cet accessoire, de toute façon?)

Les hommes d'une autre époque - les vrais, ceux comme mon voisin d'en arrière, qui a installé deux spots sur sa maison cette semaine, sans doute pour mieux se voir astiquer son foyer en brique ou cirer son char même à la brunante - avaient probablement compris qu'il ne leur servait à rien de rester à la maison, et qu'ils étaient plus utiles dans les chantiers, ou au garage, ou à la shop. Là, on leur apprenait à couper des arbres, à démonter un moteur, à changer un chauffe-eau. Et à ne pas faire semblant d'être autre chose que des hommes. Le mandat avait l'avantage d'être clair.

Je me moque depuis des dizaines de lignes, mais c'est par jalousie crasse. Parce que j'aimerais pouvoir revendiquer, comme mon meilleur chum, la construction de mon deck de piscine. J'aimerais, comme un autre, décider, en me levant un matin, que je refais mon sous-sol, ou que je repeins le patio, ou que je construis un cabanon. J'aimerais me présenter dans le vestiaire et percevoir le soulagement de mes coéquipiers, qui seraient rassurés que le meilleur marqueur de l'équipe joue ce soir. J'aimerais pouvoir affirmer que je suis un vrai gars. Parce que j'ai beau sourire en voyant mon voisin d'en arrière traiter sa pelouse, j'envie un peu ce qu'il a.

Parce que j'ai eu le malheur d'y goûter, ne serait-ce qu'une fraction de seconde.

Récemment, un dégât d'eau dans le sous-sol a entraîné une âme charitable à me prêter sa Shop Vac. Le jour venu de rendre l'objet à son propriétaire, je suis sorti le nettoyer dans ma cour. Et j'ai eu l'impression d'être comme tous les hommes de ma rue, d'enfin me voir remettre le chandail aux couleurs de mon équipe.

Et je ne peux malheureusement pas dire que je n'ai pas aimé le sentiment d'être un vrai gars. Pendant une fraction de seconde.

SL