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mercredi 7 octobre 2009

Problème classique

Ce matin, j'écoutais Radio Classique en revenant à la maison. Le temps était maussade; les vitres de l'auto, pisseuses. Un temps pour filer doux, mollo, pour lire et écrire. La circulation était lente sur l'autoroute : personne n'avait envie d'aller au bureau (ou de retrouver sa femme à la maison, c'est selon).

Une sonate de Scarlatti jouée apparemment par un jeune prodige chinois qui a choisi de faire autre chose que du sport (comme les autres de son quartier, dixit l'animateur) ou des bibelots en série pour le compte de Dollarama (dixit moi-même). Une belle pièce, avec des enchaînements difficilement prévisibles - à moins que vous soyez Scarlatti lui-même, ce qui est peu probable : vous seriez italien, ne liriez pas le français (surtout pas sur le Net) et, surtout, vous seriez mort depuis longtemps. Oublions cette hypothèse.

Le hic, c'est que je n'ai pas retenu le titre de ce morceau. Je me console en me disant que je ne dois pas être le seul. Comment garder en tête les titres des pièces classiques qu'on aime? Comment puis-je retenir "Sonate no 8, opus 22, BKR-22219", par exemple, alors que je suis incapable de mémoriser le numéro de ma carte de crédit? Je commence à peine à retenir mon numéro de membre à la Coop IGA du quartier.

Le problème avec les grands compositeurs, c'est qu'ils n'étaient bons que dans la musique. Pour les titres, ils auraient dû demander à leurs femmes, à leurs bonnes (quoique celles-ci étaient souvent aussi celles-là, alors à quoi bon demander deux fois la même chose à quelqu'un à moins qu'il ne soit sourd - et encore, ça n'en a pas empêché un de faire de la musique) ou à leur roi, tiens. Bach était-il si épuisé après avoir composé ses Variations Goldberg qu'il était incapable de fournir le "deuxième effort" (je me permets de paraphraser Tom Lapointe, ancien animateur de ligne ouverte sportive devenu félon et/ou disparu dans la nature)? C'est vrai qu'avec tous ces enfants à sa charge... Et Mozart , lui, n'a-t-il pas donné son premier concert à 5 ans? Me semble qu'on est une éponge, à 5 ans, et qu'on retient tout, qu'on a de l'imagination plus que les parents peuvent en prendre.

Ce matin, Scarlatti m'a donné une bonne raison de ne pas acheter ses disques - ça lui apprendra, tiens. J'aurais voulu, mais je ne me souviens plus du titre de sa sonate. Était-il si difficile, à l'époque, de personnaliser un peu les pièces? Je serais tellement plus à l'aise de demander au commis d'Archambault de sortir de son chapeau le dernier CD de Scarlatti contenant le tube "Baby, let me be your dandy", ou encore ce DVD de la dernière tournée de Beethoven où il joue, devant une foule en délire à Harlem, "Woo-woo, yeah, I feel like kickin' your ass"?

Vraiment aucune imagination, ces dérangés des siècles passés.

SL

jeudi 1 octobre 2009

Enfin !


J'avais arrêté de l'espérer : le nouvel album d'Alice in Chains. Quand le chanteur Layne Staley a succombé à une overdose en 2002, j'ai cru que le groupe de métal grunge était mort lui aussi. Bien sûr, le guitariste Jerry Cantrell - le cerveau derrière cette faction de l'école de Seattle, pour ainsi dire (qui a vu naître les Nirvana, Pearl Jam et autres Soundgarden pour lancer la décennie 1990) - lançait quelques albums solo intelligents (Boggy Depot, 1998; Degradation Trip, 2002) qui attestaient sans conteste du fait qu'il était la signature d'Alice in Chains; mais AIC, c'était AIC, et il manquait ce bon vieux Layne...

Et voilà qu'apparaît Black Gives Way to Blue, la renaissance d'AIC, nouveau chanteur en place (William DuVall). Le groupe s'est reformé en 2005, a tourné un peu partout dans le monde avec deux autres chanteurs avant de confirmer le rôle de DuVall sur le nouvel opus. Mais le dernier album original de la formation remontait à... 1995. C'est long, 14 ans sans nouveau matériel, sans autre chose que des compilations et des albums live...

AIC, c'est AIC : les fans (dont je suis depuis une quinzaine d'années) raffoleront sans doute de Black Gives Way to Blue et les détracteurs (y en a-t-il vraiment ?) ne seront probablement pas convertis. Parce que le nouvel album est du Alice in Chains tout craché. Même son lourd, mêmes guitares et basse gutturales; même batterie qui assoit avec lourdeur le rythme. Aux voix, DuVall, sans réussir à faire oublier Staley, s'en tire bien, avec une voix plus pure, plus lisse que celle de l'ancien chanteur. Parce que Layne, c'était Layne : un esprit torturé, un toxicomane hurlant à la face de ses démons intérieurs au moyen d'une voix rauque, un parolier racontant ses trips d'héroïne (il faut écouter ce qu'il chante sur l'album Dirt (1992) pour constater le caractère glauque que recelait son existence).

Il s'agit d'un album franchement bon, et qui me confirme le talent - j'ose dire le génie - de Cantrell. Il faut écouter les harmonies vocales complexes et riches des pièces d'Alice in Chains pour constater qu'il s'est fait du rock vocal intelligent, construit et mélodique depuis A Night at the Opera de Queen...; il faut se laisser dérouter par le caractère imprévisible des enchaînements d'accords. Ce n'est pas parce que le groupe découle du mouvement alternatif que les structures de ses pièces sont conventionnelles : on est plus loin que les simples trois power chords qui caractérisent (trop) souvent le métal et le rock en général. Et cette guitare de Cantrell qui refuse de se taire, qui se rappelle à l'auditeur entre les accords, hantant chaque pièce ou presque comme une voix qui vous murmure dans le crâne.

Mon coup de coeur ? "Check my Brain", la deuxième pièce, dont la mélodie du refrain est accrocheuse et fait presque oublier l'aspect inquiétant, presque psychotique, de l'introduction. Car Alice in Chains, c'est aussi ça : depuis les débuts du groupe, c'est la mise en musique d'états psychologiques fréquemment troubles - et ce n'est pas la mort inopinée de Layne Staley qui changera cette singularité d'AIC. Après tout, c'est le bien vivant Cantrell qui a toujours composé la musique du groupe et qui s'était offert le plaisir de concocter un rythme et un enchaînement d'accords parfaits, à la demande de Staley, sur "Sick man" (Dirt). Ce qu'on oublie trop souvent en musique, c'est que c'est de la musique, justement. (J'y reviendrai dans un prochain billet.) Et Cantrell comprend comment donner à la forme les résonances du fond - ce que, malheureusement, trop peu d'artistes savent faire, priorisant les paroles au détriment de la musique.

Black Gives Way to Blue fait du bien, et Alice in Chains est de retour, bien en vie. C'est une tonne de brique qui secoue la grisaille du paysage musical souvent vide, factice. C'est une (sur)dose d'adrénaline à l'approche de la saison morte.

SL

mercredi 23 septembre 2009

Dons de la vie, dons de Dieu, dondaine laridaine

Après huit ans et demi d'attente, d'angoisse fréquente, d'exaspération occasionnelle, de rage, de résignation, de cynisme... je suis enfin permanent. On me l'a confirmé par courriel ce matin, et je recevrai la lettre de la Direction de mon collège dans les prochains jours - que je m'empresserai de faire laminer parce qu'elle est presque aussi significative que mes diplômes universitaires. J'exagère à peine.

Qu'est-ce que la permanence changera dans ma vie ? Mon meilleur chum me disait, délicieusement cynique, que je peux dorénavant commencer à me pogner le cul au travail; et moi de lui rétorquer que je peux non seulement pogner le mien mais aussi celui de mes collègues féminines : on ne peut plus me mettre à la porte, ou c'est tout comme.

Je blague, bien sûr. Parce que j'entretiendrai le même acharnement, la même passion pour ce métier que j'adore. Concrètement, la permanence ne change pas grand-chose à ma situation - j'enseigne à temps plein depuis 5 ans sans inquiétudes. Disons simplement qu'on me confirme que je peux croire que je pratiquerai le métier que j'aime pour le reste de ma carrière sans trop avoir à m'inquiéter. À moins que la crise économique ne fasse fermer les cégeps, faute de clientèle, plus vite encore que les églises (l'ADQ serait contente) ou que Charest ne décide, à l'aide du bâillon (son arme favorite), que la permanence ne garantit plus rien.

Étrangement, je suis plus heureux que je croyais l'être de cette nouvelle, bien que je ne sois pas plus riche ni plus ancien aujourd'hui. Et je ne peux m'empêcher de croire que ma joie a à voir avec mon appartenance à la génération X, celle qui ne l'a pas eu facile, qui a dû bûcher, contrairement aux boomers qu'on est venus chercher littéralement (j'en connais) sur les bancs d'école pour leur offrir du travail, ou aux rejetons de la génération Y, qui croient que tout leur est dû et qui ne se remettent que rarement en question. Cette permanence qu'on tend vers moi, c'est une victoire de plus dans le camp de ma génération.

Depuis ce matin, je goûte cette nouvelle qu'on m'a apprise, et je souris en me disant qu'hier, la journée déjà grise du ciel pluvieux l'était encore plus en raison de ce 37e anniversaire de mariage que mon père n'a pas célébré avec ma mère, doublé de l'anniversaire de mon frère, qui ne pouvait se retenir de penser avec nostalgie à ma tendre mère et aux cartes d'anniversaire qu'elle confectionnait elle-même pour ses fils. Je souris et je me demande si ma petite maman ne se gardait pas une carte cachée dans sa manche, juste à côté du mouchoir qui fricotait chaque jour avec le parfum de son poignet. Cré maman. Il y a de ces dons que la vie vous fait qui ne savent pas passer inaperçus.

***
Voilà qui me fait penser à Plaxico Burress, l'ancienne vedette des Giants de New York, dans la NFL. Le receveur de passes format géant recevait hier en plein poitrine non pas un ballon mais bien sa sentence : deux ans de prison pour possession illégale d'une arme à feu et pour avoir mis la vie d'autrui en danger. Oui, c'est le même Plaxico Burress qui s'était fait arrêter l'an dernier après s'être tiré accidentellement une balle de revolver dans le pied...

En entrevue à ESPN, Burress, philosophe à ses heures (pas tard, pas tard...), déclarait que quand il sortira de prison, il "disposer[a] toujours de cette capacité que Dieu [lui] a donnée d'attraper les ballons".

On a les dons qu'on peut. En méditant sur ces sages paroles de footballeur, je dois me réjouir qu'on m'ait fait don de savoir lire plus creux que d'autres dans les textes et d'avoir la plume plus leste que le revolver de Plaxico. Parce que me semble que c'est triste en géribouère d'avoir reçu, de tous les dons possibles, celui d'attraper un ballon...

SL

jeudi 10 septembre 2009

Apprentissages

Avec la paternité viennent des apprentissages qu'on ne soupçonnerait pas.

Le plus étonnant : j'ai compris d'où provient le slogan qui a fait gagner Obama :




Parlant d'apprentissages. Vous vous souvenez de mon billet d'il y a deux semaines ? Je suis un traître, un vrai. En fin de semaine dernière, je me suis redonné une autre chance - même Robert Downey jr. ne rechute pas aussi souvent - : me voici, refaisant par moi-même mon perron. (Bon, on m'a donné un coup de main au départ, mais une fois les deux petites roues enlevées, j'ai saisi le guidon et je suis devenu un homme.)



Hé, combien de vos disques préférés n'étaient au départ que de purs accidents ?

(Note : Évidemment, il me reste quelques trucs à apprendre : c'est avec un niveau qu'on vérifie si le perron est bien droit, et non pas avec un walkie-talkie pour bébé... Chaque chose en son temps.)

SL

samedi 29 août 2009

Flammèche : sables (é)mouvants

Prenez quelques minutes (8 min 33, précisément) pour visionner ce qui suit. Personnellement, je ne connaissais pas cet art qu'est le dessin dans le sable. La technique de la jeune Ukrainienne est habile et l'histoire qu'elle raconte est émouvante.

Oui, il y a autre chose que des chanteurs poches dans ces concours où on cherche "du talent à revendre".

SL



jeudi 20 août 2009

Symphonies de banlieue et autres mâleries

"La virilité ne s'éprouve pas avec une femelle,
elle se prouve entre mâles." (Jean-Luc Hennig)

L'écriture s'est avérée un de mes plaisirs absolus de l'été : l'écriture de mon roman, au compte-gouttes mais quand même ; l'écriture de quelques trucs sur le fantastique aussi. Je mâchonne, je rumine, je digère, je laisse décanter les mots depuis le début de l'été ; des mots que je recracherai éventuellement dans mon roman, dans des nouvelles, dans des chroniques, dans des ouvrages théoriques - sur ce blogue, même. Mais le temps manque, et il y a déjà un moment que j'ai voulu mettre à jour ce blogue, question de parler du nouveau visage du Canadien, de la littérature, de la musique, de ma fille, de ma paternité nouvelle, de mon père... Le temps fuit et ne revient qu'amenuisé.

Et puis l'écriture, de toute façon, ce n'est pas tellement viril. Je devrais sans doute m'attarder à des passe-temps plus homme, moi dont la mâlitude a été éprouvée tant de fois au cours de l'été. Ma piscine m'a définitivement fait bannir du Paradis, et depuis deux mois saint Pierre a sans doute accroché ma photo à côté de la Grande Porte pour être sûr de me reconnaître, en temps et lieu. Mon gazon donnerait des ulcères aux organisateurs des Skins Games, et je soupçonne mes voisins désoeuvrés de conspirer pour arracher, en une horde déterminée, les pissenlits qui bravent la loi de la gravité depuis avril et que je me propose d'entailler, le temps des sucres venu. (Qui sait, peut-être mes voisins se cotiseront-ils l'an prochain pour m'offrir les services de tondeurs professionnels - ou un troupeau de chèvres qui brouteront le long de ma clôture, c'est selon.)

***
J'ai publié un livre, en juin dernier. J'en suis très fier. Le jour où j'ai reçu mes exemplaires par la poste, un ou deux voisins passaient la tondeuse. Ça n'a rien de grave en soi, mis à part l'odeur. C'est que j'ai l'habitude - un peu étrange peut-être, et sans doute pas très homme - de humer mes livres. Tous mes livres, grands et petits, minces et volumineux, bons et mauvais. Ce jour-là, mes exemplaires fleuraient l'encre neuve, le papier recyclé... et le gaz mixé pour tondeuse.

Ça n'a rien de grave en soi, sauf que mes voisins auraient peut-être préféré que je passe un peu moins de temps le nez dans mes livres (au sens propre, cette fois-là) et un peu plus sur mon terrain. (Je vous ai parlé de mon gros érable, dont quelques branches hirsutes trahissent son âge avancé et semblent m'implorer d'abréger leurs souffrances?) C'est comme présentement : tandis que je mets à jour cet espace que j'ai négligé depuis plus de trois mois, ma fille de presque neuf mois endormie à mes côtés, je pourrais esquisser des croquis du perron qui est à refaire - le bois est pourri et attire les perce-oreilles, dixit Conan l'Exterminateur, qui est venu me débarrasser de cinq-six fourmis, il y a un mois.

Au lieu de ça, je me régale d'écrire en buvant un café. Quitte à ce que ça se passe dans mon sous-sol, dans une pièce que d'aucuns jugeraient étouffante. Parce que j'aime ça.

Parce que, contrairement à mes voisins, je me réalise autrement que dans l'entretien de mon gazon. Et ça fait de moi - pôôôôôvre petit moi, dirait quelqu'un que mes voisins ont sans doute oublié - quelqu'un de pas très homme. Il faut voir mon voisin d'en arrière passer scrupuleusement sa tondeuse trois fois la semaine, sans doute pour tuer l'ennui - et peut-être pour éviter de baiser sa femme, qui fume comme la Daishowa et s'en prend sans doute plus passionnément aux Floralies qu'elle a aménagées dans sa cour qu'au membre retraité de son mari. Pas plus tard qu'hier, ce même homme - sympathique, malgré tout - m'apprenait le comble de l'oisiveté qui prend d'assaut la mâlitude, à l'âge de la retraite : dans sa piscine creusée jusqu'aux hanches, il parcourt, véritable limace, le pourtour de sa piscine muni d'un linge, à l'attaque de la moindre saleté. Pendant ce temps, je lis bien quiètement sur mon patio déjà à repeindre, contemplant de temps à autre ma piscine hors terre, dont le fond est parsemé de sable depuis deux mois. Et je pense aux Voisins de Meunier.

Dans mon quartier, aucune journée ne passe sans qu'on entende une tondeuse ou un banc de scie. Voilà une autre activité très homme, dans ma banlieue. On rivalise d'originalité, en matière de rénovations. J'ai cessé depuis longtemps déjà de me demander ce que je pourrais faire pour enterrer la symphonie qui s'ébat jour après jour. D'autres, apparemment, n'ont pas baissé les bras : dans la rue d'à côté, quelqu'un a trouvé - un marteau-piqueur. Il fallait y penser. C'est sans doute ce qu'on veut dire quand on parle de voisins gonflables...

***

Parmi la meute, je fais souvent figure de perdant. Je ne connais aucun autre propriétaire qui a besoin chaque année d'aide extérieure pour ouvrir sa piscine... C'est mon Adorable C. qui a repeint la chambre à coucher cet été - il me faudrait des numéros sur les murs et des lignes pointillées pour ne pas dépasser. Dans un ultime effort visant à me prouver que je sais faire ce que fait un vrai gars, celui qui ne perd pas de temps à lire des romans au lieu de faire lui-même son changement d'huile, je me suis donné une autre chance : j'ai saisi le rouleau et la perche... et j'ai cassé la perche.

Vous en voulez encore ?

Ma blonde connaît plus les chars que moi.

J'ai appris il y a trois semaines - près de cinq ans après l'achat de ma maison - où se situe la valve qui régule l'entrée d'eau dans ma demeure.

Je suis mauvais dans tous les sports que je pratique, et c'est un de mes grands regrets de féru de sport. J'ai cessé de jouer au hockey cosom cette année, après un essai de deux ans. J'ai masqué l'affaire derrière le prétexte du manque de souffle. En réalité, je suis incapable de supporter d'être franchement pourri quand je pratique mon sport préféré. Je n'ai aucun atout : pas de lancer, pas de vision du jeu, pas de talent de passeur. Si au moins je pouvais être le goon... et encore : mon poing, plutôt timide, n'a jamais rencontré de mâchoire et s'est toujours contenté de blanchir sa rage dans ma poche. J'ai recommencé à tâter ma raquette de tennis cet été - le plus souvent, je me fais rincer, et mon service de type badminton fait sans doute l'envie des bambins que leurs parents poussent dans les balançoires, tout juste à côté du court.

Ma blonde - encore elle! - nage avec grâce ; je me débats pour éviter le fond.

Je frémis à la simple pensée des tablettes que je dois installer depuis près d'un mois dans mon sous-sol. J'ai changé mes poignées d'armoires il y a deux ans - j'en ai accidentellement troué une avec une vis.

Elle était en acier brossé.

Rien, entre mes mains, ne peut être simple. Je multiplie par deux, parfois trois, le temps qu'indiquent les manuels de montage de meubles Ikea. Quelqu'un m'a dit un jour que ces choses s'apprennent. C'est faux : on n'enseigne pas à un sourd à avoir l'oreille absolue. L'emplâtrerie, c'est inné. À preuve, j'ai songé à concevoir mon propre cerf-volant, quand j'avais environ 10 ans. Je m'étais muni de quelques deux par quatre...

Je vous le dis : je ne suis pas un vrai gars. Je n'ai de l'Homme - celui qui chante "haï-ho" en rentrant du boulot dans un pick-up transportant son quatre-roues, sa moto et son méga-coffre à outils - que l'orgueil ; et l'impatience ; et la colère. À preuve : je suis en train d'écrire au lieu de me branler en consultant la circulaire Canadian Tire.


***

Au moins, il y a ma fille pour me rappeler quelle équipe m'a repêché à la naissance. Si seulement elle m'avait permis de croire, dans ses premiers mois d'existence, qu'elle avait besoin de son père au moins presque autant que de sa mère... Le jour de l'accouchement, à l'hôpital, ma blonde et ma fille avaient un vrai lit ; moi, je me tassais sur un lit de camp qui cachait mal ses antécédents de siège d'autobus Blue Bird. Après tout, le père n'est que la semence, non? Mais je ne dirai pas que le système ne tient pas compte de moi. On prend bien soin de me faire parvenir par la poste une petite lettre bleue dont la narratrice est ma fille - pas mal pour un poupon qui ne fait encore que babiller. On cherche bien sûr à me rappeler que j'ai à voir dans l'avènement de ce petit être nourri et rassuré exclusivement par sa mère pendant 6 mois, question de me dissuader de partir, au cas où je considérerais la grande évasion.

Depuis un mois et demi, je nourris ma petite. Aucun danger qu'elle n'attrape de microbes : j'ai les mains propres de celui qui n'a jamais caressé un moteur (j'aurais bien trop peur de flatter le coffre à gants et d'être le seul à ne pas le savoir).

Dans moins d'une semaine, j'aurai le sort de ma fille entre mes mains - ces mains gourdes qui ne savent rien faire de masculin. Je devrai ruser pour lui faire oublier sa mère. Car au moment où je termine ce texte, il y a plus de 24 heures que j'ai mentionné que ma fille dormait à mes côtés. Entre-temps, elle m'a fait la vie dure. Angoisse de séparation, qu'ils appellent ça. (Il est bien sûr question de la séparation d'avec la mère - pourquoi serait-elle angoissée de se séparer de son père, cet accessoire, de toute façon?)

Les hommes d'une autre époque - les vrais, ceux comme mon voisin d'en arrière, qui a installé deux spots sur sa maison cette semaine, sans doute pour mieux se voir astiquer son foyer en brique ou cirer son char même à la brunante - avaient probablement compris qu'il ne leur servait à rien de rester à la maison, et qu'ils étaient plus utiles dans les chantiers, ou au garage, ou à la shop. Là, on leur apprenait à couper des arbres, à démonter un moteur, à changer un chauffe-eau. Et à ne pas faire semblant d'être autre chose que des hommes. Le mandat avait l'avantage d'être clair.

Je me moque depuis des dizaines de lignes, mais c'est par jalousie crasse. Parce que j'aimerais pouvoir revendiquer, comme mon meilleur chum, la construction de mon deck de piscine. J'aimerais, comme un autre, décider, en me levant un matin, que je refais mon sous-sol, ou que je repeins le patio, ou que je construis un cabanon. J'aimerais me présenter dans le vestiaire et percevoir le soulagement de mes coéquipiers, qui seraient rassurés que le meilleur marqueur de l'équipe joue ce soir. J'aimerais pouvoir affirmer que je suis un vrai gars. Parce que j'ai beau sourire en voyant mon voisin d'en arrière traiter sa pelouse, j'envie un peu ce qu'il a.

Parce que j'ai eu le malheur d'y goûter, ne serait-ce qu'une fraction de seconde.

Récemment, un dégât d'eau dans le sous-sol a entraîné une âme charitable à me prêter sa Shop Vac. Le jour venu de rendre l'objet à son propriétaire, je suis sorti le nettoyer dans ma cour. Et j'ai eu l'impression d'être comme tous les hommes de ma rue, d'enfin me voir remettre le chandail aux couleurs de mon équipe.

Et je ne peux malheureusement pas dire que je n'ai pas aimé le sentiment d'être un vrai gars. Pendant une fraction de seconde.

SL




mardi 5 mai 2009

« Le lutteur »

Récemment, j'ai eu (enfin) la chance de visionner le film Le lutteur de Darren Aronofsky, mettant en scène un étonnant Mickey Rourke sorti des boules à mites et, ma foi, semblant en très grande forme. Je dis que j'ai enfin eu la chance de le voir parce qu'il y a déjà un moment qu'il est sorti en salle et que l'amateur de lutte professionnelle que je suis depuis plus de 25 ans (eh oui, à chacun ses faiblesses...) tardait de voir ce qu'on avait à dire sur le sujet.

Dans l'ensemble, je suis resté sur ma faim. Rourke a remporté un Golden Globe pour sa performance dans le film et, bien qu'il incarne avec justesse, en effet, le lutteur en fin de carrière qui ne sait rien faire d'autre pour gagner son pain, je ne crois pas qu'il mérite un trophée pour son jeu. Mais, bon, Hilary Swank avait remporté un Oscar pour son rôle dans Million Dollar Baby, si je ne m'abuse, et j'étais aussi en désaccord avec cette décision. Rourke aura néanmoins tout mis en oeuvre pour bien incarner le rôle : je l'ai découvert dans une forme physique splendide - nombre de lutteurs professionnels, même s'ils sont encore actifs à 57 ans (c'est l'âge de l'acteur new-yorkais), n'ont pas le corps aussi sculpté que celui de l'ancien rebelle qui, comme plusieurs gladiateurs du ring, a eu maille à partir avec ses démons personnels au fil des années.

L'univers de la lutte professionnelle est plus trouble que le cinéphile moyen pourrait le soupçonner. C'est la discipline sportive (je maintiens l'emploi de l'adjectif, quoi qu'on en dise...) qui compte le plus grand nombre de décès prématurés au cours des 15 dernières années. Plus que le football américain, que la course automobile, que la boxe - des sports qu'on croit nettement plus violents parce qu'« authentiques », parce qu'on n'en écrit pas honteusement le scénario à l'avance - quoique je me rappelle les dernières saisons de Formule 1 auxquelles prenait part Michael Schumacher, et je me demande s'il y avait vraiment des doutes dans l'esprit des amateurs de chars que l'Allemand allait remporter le titre année après année... Les lutteurs sont des athlètes qui, contrairement aux joueurs de hockey, de base-ball, de football, de soccer, pratiquent un sport dont la saison ne se termine jamais. Ils vivent sur la route 300 jours par année, participent à des combats 4 ou 5 soirs par semaine et, même si ces affrontements sont chorégraphiés, leur corps absorbe les chutes pour vrai et s'expose aux accidents, à la fatigue, à une usure prématurée. À ce sujet, le livre de Jim Wilson intitulé Chokehold (2003) est un must pour quiconque s'intéresse aux coulisses de la lutte - c'est biaisé, c'est écrit par quelqu'un qui se campe dans le rôle de victime, mais ça montre bien la réalité de ces athlètes qui, contrairement à leurs homologues des sports susmentionnés, ne peuvent compter sur un syndicat et constituent, individuellement, autant de PME en compétition pour une place au soleil, dans une discipline où la gloire est très souvent éphémère.

Rappelons quelques incidents tragiques des 10 dernières années : le 24 mai 1999, Owen Hart tombe d'une hauteur d'une soixantaine de pieds, avant un match, et sa tête se fracasse sur un des poteaux du ring. Il est déclaré mort quelques minutes plus tard dans le vestiaire. Le spectacle de la WWE se poursuit ce soir-là, même si tout le monde a la mort dans l'âme. Hart avait 34 ans.

Le 13 novembre 2005, Eddie Guerrero, un lutteur d'origine mexicaine extrêmement doué et populaire à la WWE, est trouvé mort dans sa chambre d'hôtel. Diagnostic : infarctus, à 38 ans, pour cause d'hypertrophie cardiaque provoquée par la consommation de stéroïdes. Guerrero, revenu des morts à la suite d'un accident de moto plusieurs années auparavant, avait voulu gagner du tonus musculaire - la lutte est l'art du paraître.

Le 25 juin 2007, Chris Benoit (40 ans), un autre favori de la foule à la WWE (et meilleur ami de Guerrero), est trouvé pendu à son domicile. Dans une autre pièce, Benoit a pris soin d'étrangler sa femme et leur fils de 7 ans avant de se donner la mort. Cause apparente de ce drame : une forme de démence provoquée par les nombreux coups à la tête reçus au cours de sa carrière.

Les cas sont innombrables et surprennent, chaque année. Être lutteur correspond à un mode de vie dur, ingrat. On trouve à la lutte beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Voilà pourquoi ce que je reproche au film, c'est son intrigue plutôt mince, avouons-le : Randy The Ram Robinson, une idole de la foule arrivée en fin de parcours, résiste à l'appel de la famille et à l'après-carrière pour monter une ultime fois dans le ring afin d'affronter l'adversaire qu'il avait vaincu 20 ans auparavant. De ce point de vue, il faut admettre le réalisme de l'histoire : nombreux sont les lutteurs professionnels qui ne savent pas « accrocher leurs bottes » - à preuve Abdullah The Butcher, qui est inscrit dans la mythologie du sport québécois : le gros homme sanguinaire a amorcé sa carrière en 1958 et, à 73 ans, il parcourt encore le monde entier en compagnie de sa précieuse fourchette. « Cette industrie vous happe et, une fois que vous y avez mis le pied, vous y restez, que vous le vouliez ou non », affirmait Bobby Heenan à la cérémonie d'intronisation au Temple de la renommée de la WWE en 2004. Tous les lutteurs vous diront la même chose, de Hulk Hogan à Ric Flair, en passant par le grand Lou Thesz, le Gordie Howe de la lutte, qui a lutté dans sept décennies (!).

Seulement, le film bat de l'aile parce qu'il ne fait qu'effleurer cet aspect. On croirait que Aronofsky a voulu condenser en un peu moins de deux heures la majeure partie des informations touchant l'arrière-scène de cette discipline controversée, ces informations qu'Internet a rendues disponibles au cours des 15 dernières années. Le film montre le concept du blading (l'art de s'entailler le front avec une lame de rasoir pour saigner au cours d'un combat), la consommation éhontée de petites pilules de toutes sortes de couleurs pour résister à la douleur, à la fatigue, à la dépression même - un ancien lutteur avec qui je suis occasionnellement en contact me disait, du haut de sa mi-cinquantaine expérimentée, que le plus difficile, sur la route, c'est l'éloignement de la famille. Souvent, c'est la bouteille ou la paille dans le nez qui compense.

Le lutteur ne montre pas suffisamment cette solitude du personnage de Robinson, ni les sacrifices qu'il doit faire pour accéder/rester au sommet de son sport. Non plus la soif incommensurable de se trouver sous les projecteurs, au milieu d'une foule partisane. Tous les lutteurs vous diront que c'est le sel de leur travail.

Le lutteur n'est pas inintéressant, mais c'est un film très imparfait, du point de vue de l'intrigue. L'oeuvre d'Aronofsky est un docu-fiction trop sommaire, qui reste en surface. Tant qu'à s'intéresser aux coulisses du ring, il est préférable de visionner les documentaires Beyond the Mat (1999) et Wrestling with Shadows (1998) ou encore de lire les biographies de Mick Foley, d'Ole Anderson, de Ric Flair, de Roddy Piper. Parce que la réalité dépasse la fiction.

Si j'avais eu à réaliser ce film, j'aurais laissé tomber la sous-intrigue du père (Robinson) qui tente de renouer avec sa fille - c'est tout craché l'histoire de Jake « The Snake » Roberts, dont on peut voir le caractère absolument pathétique dans Beyond the Mat - ainsi que les tentatives de séduire Pam, la strip-teaseuse incarnée à merveille par la belle Marisa Tomei. (Voilà un magnifique rôle de composition : Tomei sort complètement de son élément, des personnages souvent « bonbon » auxquels elle nous a habitués... et montre, ma foi, qu'elle aussi a conservé un corps superbe, à 44 ans.) Non pas que le personnage joué par Tomei soit inutile - Pam est l'équivalent féminin de Robinson : elle danse parce qu'elle n'a pas d'autre choix, parce qu'elle a un enfant à nourrir et ne saurait faire autre chose.

Il y a tant à dire et à montrer sur l'univers mystérieux de la lutte professionnelle. Darren Aronofsky a fait du Réjean Tremblay : il s'est fortement inspiré de faits réels précis, de parcours connus, sans toutefois atteindre la profondeur que j'espérais - sans montrer pourquoi les choses sont ce qu'elles sont dans la communauté des lutteurs. Promoteurs retors, politicaillerie de vestiaire, efforts et sacrifices déployés pour atteindre la Grande Scène des organisations mondialement en vue, ressources financières limitées, ridiculisation de la lutte par la masse et les médias sportifs, passion irrépressible entraînant des soirées organisées devant 50 personnes, caractère vernaculaire de la lutte chez le peuple américain (d'Abraham Lincoln à Kurt Angle, en passant par tous les programmes universitaires de lutte olympique)... Il y a tant à montrer, disais-je. Au lieu de ça, on a présenté ce qui contribue à « désacraliser » cette discipline, on a démystifié les secrets du prestidigitateur : scénario des combats prédéterminés dans le vestiaire, communication dans le ring entre lutteurs et arbitre, blading, etc. On a fait du « David Copperfield pour les nuls »... et par un nul.

Il est donc difficile de savoir ce que voulait Aronofsky : exposer la glaucité de cet univers à la gloire surestimée ou faire un job de bras visant à dévoiler ses mécanismes, visant à montrer qu'on fait partie de la petite communauté des internautes qui savent comment la lutte est arrangée. Les férus de lutte comme moi n'ont strictement rien appris de ce film ; le grand public, lui, sait au moins, à présent, que les lutteurs saignent pour vrai. C'est au moins ça de gagné.

SL