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mercredi 4 mars 2009

Sur la bottine

Plus ça change, plus c'est pareil.

J'ai écrit à peu près la même chose il y a un an, à la date limite des transactions de la LNH.

Pour une troisième année consécutive, le Capitaine Bob (c'est le nom d'un snack à patates frites, à Roberval, dans mon Lac-Saint-Jean natal) s'est contenté de regarder, du haut de la passerelle, les équipes aspirantes aux grands honneurs s'améliorer, tandis que lui et le Country Club du CH s'occupaient de moucher le nez grippé de Halak, de trouver une nouvelle gardienne à Sergeï K. à Hamilton, d'écrire des mots d'amour à Kovy, d'éloigner les pushers qui font la file devant le casier de Price et de planifier d'autres escarmouches entre Komisarek et Lapierre à l'entraînement, question de faire diversion pour que les journalistes cessent de faire l'éloge de Bégin le Martyr (que j'aimais bien), qu'on a sacrifié pour faire de la place à un ancien joueur des Rafales de Québec qui n'oublie pas de s'essuyer le coin de la bouche avant de parler aux médias.

Au moins, il y a deux ans, on a pu rire de Todd Simpson, qui ne fait plus grand-chose aujourd'hui après avoir lu son journal, l'avant-midi.

On va me faire croire que le Canadien n'avait pas deux choix de repêchage à donner contre Nik Antropov, un centre de 6'6'' et de 230 livres qui aurait pu brasser Philadelphie en première ronde ? Que le Capitaine Bob fait plus confiance à trois centres de moins de 6 pieds pour traverser les séries qu'à Olli Jokinen ?

Ce qui est enrageant, avec cette équipe - et surtout sa direction sans scrupule (c'est sans doute ce qui arrive quand on peut mettre sur la glace une équipe qui ne gagnerait pas la Coupe Memorial et quand même remplir l'amphithéâtre à l'année longue) -, c'est que son objectif annuel est dorénavant de participer aux séries, sans plus. Comme si cela suffisait pour qu'on dise mission accomplie.

Aujourd'hui, Boston s'est amélioré; New York aussi; Calgary aussi; Buffalo aussi. « Bob Gainey envoie un message à ses joueurs », titre RDS.ca cet après-midi. Bullshit. On va me faire croire que ceux qui veulent gagner dans cette équipe (les Komisarek, Koivu, Kostopoulos, Lapierre, et Kovalev peut-être) sont contents qu'on n'ait déniché personne en renfort ?

C'est donc dire qu'on va faire confiance à la même équipe, à peu de choses près (deux joueurs en fin de parcours) que celle qui, il y a 2 semaines encore, n'a été capable de récolter que 3 points sur une possibilité de 12 sur la route. On va confier les rênes à un groupe de joueurs qui a concédé 167 lancers dans les 4 dernières parties et qui, sans le brio de Halak, se serait fait manger tout rond la semaine passée.

Je souhaite au Canadien de ne pas traverser la première ronde contre Philadelphie. Je sais que je vais rager, le jour de l'élimination; mais j'espère que quelqu'un paiera pour les pots cassés à un moment donné.

Car là réside le plus grand problème du Canadien : la Direction du club ne souffre d'aucune imputabilité et, si Jean Charest peut s'en tirer sans se faire lapider pour ce qui arrive à la Caisse de dépôt, les Carbonneau, Gainey, Boivin et autres larrons du Septième Étage du Temple Bell réussissent depuis trois ans à garder la tête sur l'oreiller, lors du Jour J, sans craindre pour leurs fesses.

Le pire, c'est qu'il y aura quand même du monde à la Grand Messe du printemps, au 1275, rue Saint-Antoine. Ce n'est pas Oncle George Gillett (tiens-tiens, celui-là même qui a emprunté à la Caisse de dépôt pour acheter le CH...) qui a le pouvoir de taper sur les doigts de ses subalternes; c'est le public.


SL

mercredi 18 février 2009

Tempus fugit

Je suis de retour, après plus d'un mois d'absence. Un mois au cours duquel ma mère a perdu son combat contre le cancer. Un mois au cours duquel je suis devenu encore un peu plus un homme. Un mois au cours duquel, étendu aux côtés de ma mère sur son lit d'hôpital, je lui ai fait des adieux déchirants. Un mois au cours duquel j'ai vu des choses que je ne pensais - que j'espérais - jamais voir : la douleur, le désespoir, la résignation, des larmes jusqu'à plus soif, des infractions à la dignité humaine, la dignité d'une femme qui a été fière, grande, saine.

J'ai vu des aberrations : j'ai vu le système de santé de l'intérieur; j'ai vu ses vains efforts mais aussi ses négligences. J'ai vu toute la merde que peut foutre la bactérie
C Difficile, une absurdité qu'on observera en secouant la tête, dans cinquante ans, en se disant qu'il fallait bien aller à l'hôpital pour attraper des maladies qu'on n'attrape nulle part ailleurs. J'imagine que c'est ce qui se produit lorsqu'il y a plus de syndicats que de chirurgiens dans la bâtisse; lorsque le concierge qui lave les murs n'a pas le droit de laver le plancher, sous peine de grief, et lorsque le pauvre type qui lave le plancher n'a pas le droit d'alerter les infirmiers lorsque la patiente remue de douleur - sous prétexte que parler au personnel médical ne fait pas partie de sa définition de tâche.

J'ai vu des moutons de poussière sous le lit de ma mère, tandis qu'elle se trouvait dans le coma, l'avant-dernier chapitre avant la fermeture de son livre. J'ai vu des coulisses sur les murs; des chaises en cuir fendu issues des années 1960. Nous sommes au Québec, pas au Kosovo.
Malgré tout, j'ai décidé de focaliser sur la possibilité de rendre hommage à ma mère. J'aurai au moins eu cette chance. Voici la transcription du texte que j'ai composé pour maman et que j'ai lu pendant les funérailles, à l'église.

***
Le principal défaut des Martel, c’est qu’ils meurent trop jeunes. Malheureusement, ma mère, elle aussi, est partie trop tôt. Pour cette raison, sans doute, et bien d’autres, les premières pensées qui me viennent à l’esprit ne se disent pas dans une église.

La tentation est forte de décliner tout ce que ma mère va manquer; seulement, je ne céderai pas. Au contraire. J’ai plutôt envie de relever une partie de tout ce dont elle aura été témoin. C’est nettement plus satisfaisant.

Elle a accompagné tous mes instants scolaires, de la pré-maternelle à la maîtrise. Elle a immortalisé mon premier jour d’école sur photo et a assisté à ma collation des grades il y a 6 ans. La fierté a eu le temps de fleurir en elle.

Elle m’a vu compter tous mes buts au hockey – il n’y en a pas eu beaucoup, mais quand même.

Elle a épongé ma première peine d’amour.

Elle a vu tous les emplois que j’aurai occupés, du plus exécrable à celui qui allait devenir ma vocation.

C’est elle qui m’a accueilli à la maison après l’achat de ma première auto. Le parcours de sa main le long de mon bras en disait long. Bien sûr, j’ai lu toute la fierté que le geste signifiait.

Elle a vu, plusieurs fois, ma maison, à Québec. Elle y a laissé des traces indélébiles. Elle y a vu que j’y serais bien.

Elle m’a vu trouver la femme de ma vie. Elles ont même eu la chance de se connaître.

Elle a pu assister au lancement de mon premier livre.

Surtout, elle a vu – brièvement, mais quand même - sa petite-fille. Elle s’est reconnue dans ses yeux, dans ses gestes; elle s’y reconnaîtra dans ses valeurs, que j’ai promis d’entretenir chez ma fille.

Elle a vu le bonheur de mon père pendant 36 ans.

Et tout récemment, elle a eu le temps d’entendre, enfin, tout le bien que je pense d’elle.

***
Ma mère a vu rapidement que j’étais passionné du sport – du sport de salon, mais quand même. Elle est partie pendant le congé du Match des étoiles de la Ligue nationale de hockey. Pouvait-il y avoir un moment plus approprié pour qu’on retire son chandail de mère ? Car elle a désormais sa place parmi les étoiles. De son vivant, elle ne l’aurait jamais acceptée; « c’est trop d’honneurs », aurait-elle dit.

Ton influence aura été notoire, maman. C’est à toi que je dois la musique, la littérature, l’importance de l’écriture, mes qualités d’orateur, mon perfectionnisme, ma méthode, ma rigueur, mon caractère passionné. Tout ça et bien plus encore qui retiendrait tout le monde ici pendant des heures. Je m’arrête là parce que je sais que tu ne voudrais pas déranger les gens aussi longtemps.
***

Le 22 janvier, la terre a tremblé; mais elle a aussi laissé s’élever une grande âme qui a promis de me guider.

Le plus triste, lorsqu’une personne d’une telle grandeur s’éteint, c’est qu’aucune autre semblable n’apparaît pour redonner au Monde son équilibre.


SL

dimanche 4 janvier 2009

Flammèche : le monde du sport en 2009

Très bidonnant, ce texte coécrit par Richard Labbé et Marc-Antoine Godin de Cyberpresse. J'aurais aimé pouvoir revendiquer la paternité de plusieurs de ces blagues... mais bon, une paternité à la fois.

SL

mardi 23 décembre 2008

Savoir qui l'on est

Ah, la crise identitaire... Ce n'est un secret pour personne : les Québécois sont en crise existentielle depuis des décennies. On en a eu encore une belle preuve il y a quelques jours.

Amir Khadir, seul député élu de Québec Solidaire aux élections du 8 décembre dernier, semble lui-même aux prises avec un problème d'identité. Le codirigeant du parti avec Françoise David participait il y a quelques jours à une manifestation anti-Bush au cours de laquelle il se permettait d'infliger à une effigie du président sortant des États-Unis une savate à faire rougir de jalousie Larry Moquin ou la famille Rougeau. (Vous me direz que Khadir n'est pas le premier à vouloir faire sentir ses fonds de semelles à Bush depuis quelque temps, mais il est sûrement la plus grosse pointure à l'avoir fait.)

Le problème, c'est que Khadir ne semble pas savoir que depuis le début du mois, on lui a confié un rôle de député. Une partie de la population l'a élu, lui a fait confiance parce qu'elle croit en ses capacités de représentant du peuple. Or, est-ce bien le rôle d'un élu en politique de lancer ses chaussures à l'endroit d'un collègue politicien, ne fût-ce qu'à un poster de ce dernier? Khadir devrait savoir que depuis le 8 décembre, il est imparti du rôle de donner de la crédibilité à un parti qui, à mes yeux, en a bien besoin. Imaginez le tollé dont on aurait été témoin dans les médias si c'eût été le mal-aimé Mario Dumont plutôt que le Robin-des-Bois de l'Assemblée nationale qui avait décidé de se déchausser devant Bush...

Amir Khadir n'est plus qu'un simple militant; il est maintenant un politicien officiel, confirmé. Il devra savoir se contrôler, se montrer plus posé - ce qui ne l'empêche absolument pas d'afficher toute la passion qui l'anime. Il y a quelques années, un enseignant du collégial - même pas un politicien, un simple enseignant - avait subi des remontrances pour avoir utilisé l'image de Jean Charest comme tapis à l'entrée de son local de cours.

Heureusement pour Khadir, les médias n'ont rien à battre de ses frasques à ce temps-ci de l'année, trop occupés à vanter les spéciaux chez Léon et à annoncer les émissions du soir du Jour de l'An.

SL

mercredi 17 décembre 2008

Flammèche : Denrées périssables

Les Fêtes approchent à grand pas et les pauvres, espérons-le, seront inondés de la bouffe que nous leur acheminons chaque année, question de nous donner bonne conscience.


De mon côté, à part le rétablissement total et rapide de ma mère, je ne demande pas grand-chose.


... mais je ne suis pas mieux qu'un autre : moi aussi, je veux des cadeaux. En fait, je cherche des denrées périssables. Périssables parce qu'elles ne durent pas sur les tablettes de l'épicerie Métro que je fréquente trop de fois chaque semaine.


Je parle des Oréo d'hiver, ces petites merveilles enrobées de chocolat blanc qui sont aux diabétiques ce que l'Afghanistan est aux soldats canadiens. (Bon, j'avoue, ce n'est peut-être même pas du chocolat, c'est sans doute une concoction des plus nocives qui passe les douanes en sourdine, moyennant quelques dollars bien placés dans les poches des bonzes de Santé Canada. Peu importe.)


J'en cherche. Je le dis ouvertement sur ce blogue : dites-moi où je peux en trouver. Il y a eu une razzia à mon Métro et ces denrées périssables (quoique c'est fou ce que ce faux chocolat blanc doit présenter comme capacité à bloquer l'accès aux champignons et aux bactéries, donc périssables, jusqu'à quel point le sont-elles?) sont plus dures à acquérir que les Versets sataniques de Rushdie dans une librairie iranienne.


Ceci est officiellement une mise à prix : soyez aux aguets et rapportez tout indice pouvant m'aider à me procurer des Oréo d'hiver, ces petites raretés qui n'apparaissent (trop momentanément) sur les tablettes que dans le temps des Fêtes. Je suis prêt à payer une forte commission à quiconque saura bien me diriger.


Et ne jouez pas les plus fins : ne me faites pas déplacer inutilement dans une épicerie moribonde pour mieux faire vous-même un raid là où ça paye. Vous préférez me compter parmi vos amis que parmi vos ennemis. Et si vous n'êtes pas mon ami, vous êtes mon ennemi : Bush l'a déjà dit.


Bref, je répète : Recherche emballages nombreux d'Oréo d'hiver, ces denrées malheureusement périssables (non pas en raison de leur nature de biscuits saturés de sucre au point de donner la nausée même aux microbes qui vous parasitent les dents, mais bien en raison de leur propension à disparaître (trop) rapidement des tablettes des épiceries). Récompense promise.


10-4. La mission est lancée.


SL



vendredi 12 décembre 2008

Phagocytose

« Life's a bitch », chantait le groupe Nas' en 1994. Vous vous rappelez que dans mon dernier billet je disais que la vie recèle une puissance hypocrite? Jusque-là, c'était une blague un peu cynique, à peine sentie.

Cette puissance est bien palpable et a déferlé sur ma famille hier. Le verdict est tombé : cancer des ovaires pour ma tendre mère. On lui a ablaté une masse de chair presque aussi grosse que mon bébé de deux semaines, une indésirable qui avait décidé de lui squatter la région pelvienne.

D'abord c'est l'incrédulité, jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'à l'autre bout du fil, il n'y a pas de blague possible; pas sur ce sujet-là. Quand mon père blague, il ne pleure pas. Puis la violence - le mur de ma cuisine portera désormais la cicatrice de ma révolte. Parce que c'est la révolte qui m'a animé pendant plusieurs minutes. C'est la révolte qui m'a fait souhaiter pouvoir, comme John Coffey dans The Green Mile, puiser en ma mère cette merde qui lui a enflé le bas-ventre puis l'inoculer dans les autres, ces autres qui vivent jusqu'à 90 ans même s'ils ont mené une vie d'enfants de chienne, même s'ils ont fait passer le diable pour un des petits chanteurs de la chorale de Gregory Charles.

On a beau frapper - même quand le Canadien marque le premier but contre Tampa Bay -, on a beau sacrer en espérant en écorcher Un, là-haut, s'il y en a un que la tempête ne fait pas fuir, c'est le chagrin, qui vous attend juste à l'entrée de la ruelle la plus sombre pour vous flanquer le poing des poings dans le ventre, à vous en faire monter les larmes aux yeux.

***

Au bout d'un moment, on ne sait plus à qui s'en prendre, puis on comprend que c'est à la vie elle-même de prendre le blâme. Ce matin, quelque quinze heures après le poing dans le mur, dans le ventre, dans le monde, je déambulais sur la passerelle qui me fait traverser du bureau vers la cafétéria. Je m'imaginais minus, plus petit encore que ma petite-affaire-qui-ne-chigne-pas-tant-que-ça à la maison. Je me disais qu'aux yeux de la Plus Haute Instance - l'« oeil dans le ciel », comme la désignait Alan Parsons -, nous sommes sans doute tous des êtres sans but véritable; des insectes qui se dirigent d'un point A vers un point B, question d'occuper le temps en attendant de basculer dans l'oubli. Je me voyais presque d'en haut, ayant quitté mon bureau, la tête entre deux préoccupations, traversant la passerelle presque symboliquement. J'ai pensé à Sartre, à Beckett, à Ionesco.

Puis je me suis rappelé ce qu'un collègue m'a confié le mois dernier, quand j'en étais encore aux angoisses prénatales : « Ton enfant va donner un sens à tout ce que tu fais. Tu vas comprendre soudainement pourquoi tu fais les choses ».

J'espère que ma mère pense comme ça; qu'elle se dit depuis 34 ans que ses enfants donnent un sens à ce qu'elle fait. Parce que ce qu'elle aura à faire, dès le mois prochain, revêt tout le sens au monde pour moi, pour mon frère, pour son mari des 36 dernières années, pour mon adorable C. et notre petite fille. Le mot me fait peur, et je sais qu'il fait aussi peur à ma mère, sans doute, parce que c'est d'elle que je tiens cette sensibilité à la langue. Chimio. Voyez, je ne réussis même pas à l'écrire au complet.

Les cellules sont avides et opportunistes. Elles se gobent les unes les autres afin de prendre de l'expansion, de gagner en force. Ma petite-affaire-qui-chigne-parfois est sur le point d'avaler ma blonde au complet tellement elle boit. (Si elle me dit un jour qu'elle est allergique aux produits laitiers, je refuserai de la croire.) Les cellules qui parasitaient ma mère depuis je ne sais combien de mois ont travaillé en équipe, se sont unies les unes aux autres comme certains grévistes de Vidéotron il y a quelques années : unis pour mettre la marde.

Des fois la vie a simplement besoin du plus magistral des coups de pied dans les couilles. Ça tombe bien, je n'ai plus l'occasion d'enfiler mes bottes de neige depuis que j'ai confié le déneigement de mon entrée à un entrepreneur.

L'humain aussi est une créature avide. Ma fille apprendra très tôt que la famille est également une cellule affamée. Et chez nous, on compte depuis deux semaines une mini-cellule de plus, qui va insuffler à ma mère une énergie supplémentaire. Chez nous, on ajoute des cellules, on n'en retranche pas; les uns se nourrissent de l'énergie des autres. Chacun se laisse phagocyter par le noyau. Il est déjà gros, il grandit et gagne en force d'heure en heure, depuis hier. Les appuis affluent de partout. La vie devra tenir compte de ça : quand on joue les salopes, on s'attire des leçons.



« It's times like these you learn to live again
It's times like these you give and give again
It's times like these you learn to love again
It's times like these, time and time again »

- Foo Fighters, « Times like these »

SL

jeudi 4 décembre 2008

Nouvelle vie ou Coming-out d'un condamné à mort


« Il n'y a aucun remède contre la naissance et
la mort, sinon de profiter de la période qui les sépare. »
- George Santayana,
Soliloques en Angleterre -


Il y a 9 jours, je suis devenu père. Pour la première fois. J'essaie encore de sortir de mon corps, de faire un voyage astral, pour m'observer d'en haut, question de voir à quoi ça ressemble. On dirait que la petite chose qui est entrée dans ma vie (et sur mon prochain rapport d'impôt) ne m'appartient pas, a été parachutée dans ma maison sans que je m'en rende compte. Je me lève chaque matin, depuis le 25 novembre, en me disant : « Hé... quelqu'un a mis deux bras qui bougent dans la chambre d'à côté! »

Le 13 mars dernier, j'écrivais sur la nécessité d'avoir la vocation (au lieu des dollars proposés par l'ADQ) pour décider de faire des enfants (à l'époque j'aurais dû écrire « commettre des enfants »). Car, pour ce faire, il faut la vocation ou un fichu coup de main de la vie (ou du destin, selon vos allégeances ésotériques) : mon adorable C. et moi avons ri un bon coup en constatant que c'est ce texte qui figurait en tête de mon blogue au moment où elle m'apprenait, dans un scénario des moins hollywoodiens, que le test était positif. La vie, et toute la puissance secrète (ou hypocrite, c'est selon) qu'elle recèle, s'était chargée de nous flanquer à la figure notre tendance à tergiverser; comme si quelqu'un avait décidé de nous donner une leçon : « Mais oui, vous êtes prêts à avoir un bébé; à preuve, vous en avez une en chemin, une petite affaire qui chigne ».

Au fil des derniers mois, mon adorable C. et moi avons appris à anticiper ce qui se profilait à l'horizon. Aucun détail n'a été oublié - de toute façon, plusieurs amis et connaissances cyniquement altruistes (ou sadiques, c'est selon) se sont assurés de nous brosser un portrait réaliste de la sentence à venir : plus de vie sexuelle, plus de temps libres, plus de sommeil, dépendance TOTALE de la petite affaire qui chigne, fatigue extrême, perte d'appétit, cessation des projets personnels, voire disparition de toute faculté intellectuelle, chute de tout profit dans nos placements financiers, et même perte des amygdales (si on les a encore). Je soupçonne la crise économique qui affecte le monde entier d'être la faute des nouveaux-nés : après tout, une livre de couches coûte plus cher qu'un litre d'essence. Et toutes ces catastrophes climatiques qui raflent les Antilles de plus en plus fréquemment, ces dernières années, vous croyez que ça n'a rien à voir avec le baby-boom? On a péroré sur le caractère néfaste des flatulences de vaches, mais à quand la première thèse de doctorat sur l'indice de catastrophe naturelle provoquée par la prolifération des poupons? Il y a des conséquences à tous ces ébats amoureux qui remuent la Terre...

Puis l'angoisse devient plurielle (et ubiquitaire - elle apparaît partout à la fois, comme Dieu et le Père Noël) : mon adorable C. s'en fait autant sinon plus pour le poupon à venir lorsqu'elle croit ingérer par mégarde la tête (ou le cul, c'est selon) d'un nématode (le parasite qui infecte la morue); on la force à culpabiliser à la moindre ingestion d'une gorgée d'alcool; elle en arrive à ne plus pouvoir dormir sur le côté, question de ne pas asphyxier le bébé en obstruant une grosse veine qui approvisionne l'alien qui l'éventrera au moment opportun; si elle se couche tard, on lui dit que son bébé ne dormira pas beaucoup; bref, à côté de la femme enceinte idéale, un ascète est une bête de party à faire rougir de honte John Belushi et Robert Downey Jr. Et ne vous méprenez pas : le père à venir n'est pas épargné par cette angoisse. Peut-il continuer de pratiquer sa mission de « missionnaire » sans craindre d'écrabouiller bébé? Peut-il manifester ses angoisses à voix haute sans craindre que bébé-rendu-ado-ou-jeune-adulte-perturbé, au cours d'une séance d'hypnose pour fin thérapo-psychanalytique, ne parvienne à retrouver, perdues dans les dédales de sa mémoire auditive, les paroles inquiètes du géniteur?

Puis surviennent les étapes préparatoires à l'accouchement : yoga prénatal; aqua-forme auquel on invite le futur père à enfiler le maillot (question de lui donner l'impression de servir à quelque chose et qu'il aura quelque influence sur le degré de douleur de sa tendre moitié - ce n'est d'ailleurs pas par hasard, à mon avis, si la tendre moitié devient progressivement les charnus deux tiers : la nature elle-même évince le conjoint, apparemment, au point qu'il devienne plutôt le ci-joint de l'engrossée...); consultation de blogues de frustrées et moins frustrées (ou d'anciennes intellectuelles qui écrivent pour se rappeler qu'elles ont su, à une certaine époque, bien conjuguer leurs verbes). Tout y passe, et pourtant un seul mot suffit à calmer les maux : péridurale. Les professeurs de yoga feraient la file au Bureau de chômage, si chaque femme connaissait les avantages de cette méthode (et consentait à accepter qu'en 2008, la médecine lui accorde le droit de ne pas souffrir inutilement pour des motifs sentimentaux).

***

La tempête est passée. Le 25 novembre dernier. La première de l'hiver. Ironiquement, ma blonde aussi est née un jour de tempête. Avant longtemps, elles se ligueront à deux contre un pour exiger que je donne à la Guignolée tous les thermostats de la maison, moi qui gèle des pieds en plein été.

La vie (ou le destin, ou le bon Dieu, ou le saint auquel vous vous vouez en désespoir de cause) s'est montrée clémente. L'avenir a maintenant un visage. Et l'amour que mon adorable C. et moi éprouvons l'un pour l'autre a pris la forme d'un petit tas de chair d'à peine 6 livres. Les Psychologues Experts du Canal Vi(d)e (ou les diseuses de bonne aventure à 2,49 $ la minute qui squattent TVA à minuit chaque soir, c'est selon) affirmeraient qu'il faut renouveler l'amour, l'entretenir : c'est ce que nous faisons dorénavant très souvent, puisque l'amour demande à être changé de couche aux heures ou à peu près.

Mon adorable C. prétend - avec raison - que ces petites affaires qui chignent ont le tour de vous forcer à devenir attachées à elles : elles viennent au monde jolies (bon, je vous l'accorde, moyennant une imagination qui vous permette de ne pas tenir compte de la peau bleuie par le manque d'oxygène, du sang qui les macule de la tête aux pieds et les rend plus poisseuses que la morue dont je parlais précédemment, de la maigreur presque rachitique des membres (j'ai vu des blattes plus charnues dans un appartement de Montréal-Nord) et de la forme atrocement RI-DI-CU-LE du crâne au sortir du Tunnel qui mène à la Vraie Vie (vous avez vu le film Coneheads avec Dan Akroyd?)). La nôtre a réussi, après 9 jours, à nous faire croire qu'elle est adorable. On s'en reparlera dans vingt ans (j'écrirai peut-être depuis une chambre aux murs capitonnés de l'Institut Robert-Giffard, entre deux traitements aux électrochocs commandités par Hydro-Québec).

Les angoisses, elles, restent; et comme la petite affaire qui chigne, elles se métamorphosent de jour en jour. Pour mieux les amadouer, mon adorable C. et moi avons trouvé la panacée : l'humour. En date du 4 décembre 2008, notre meilleur coup aura été de faire croire - non seulement aux employés du collège où nous enseignons mais même à de parfaites inconnues disséminées (et peut-être inséminées, qui sait) partout au Québec - que notre petite portera le nom de... Kath-Centième. On ne nous accusera pas de ne pas être de circonstance. (Ni de ne pas regarder les bulletins de nouvelles : on nous a appris, à nous aussi, que c'était cette année qu'on commémorait la première fois qu'un Français est venu dire comment vivre aux (rares) occupants du futur territoire de Régis Labeaume).

Kath-Centième n'aura pas le choix : elle aura de l'humour. Sinon elle sera forcée de quitter le foyer familial à 14 ans (c'est l'âge de raison, non?). Au pire, elle trouvera bien du travail en Chine, où les manufactures de clés Allen foisonnent. Et si elle se plaint à la DPJ, je promets de convoquer tous les grands Journalistes d'Enquête de TVA et de révéler des photos compromettantes de ma petite, à la naissance, avec sa tête RI-DI-CU-LE de Conehead. (La vie (ou le destin, ou le bon Dieu, ou le saint auquel vous vous vouez lorsque même les seins de maman abdiquent) vous fournit parfois des outils qu'il faut savoir découvrir - comme dans ces jeux vidéo où les indices clignotent pour que vous les emmagasiniez.)

***

Mais oui, je l'aime. C'est d'une évidence. J'essaie seulement de ne pas le déclarer trop fort : elle pourrait s'en servir contre moi plus tard et me faire du chantage pour que j'accepte que son chum (le salaud - car c'en sera un, j'en suis sûr) puisse coucher à la maison.

Je suis effectivement condamné à mort. Condamné à mourir de rires et à mourir d'amour pour les deux femmes de ma vie.

SL

P.S. Je me relis une troisième fois (le manque de sommeil entraîne un manque d'attention) : « Condamné à mourir de rires et à mourir d'amour pour les deux femmes de ma vie. ». J'ai vraiment écrit ça? Moi qui croyais que la mère seulement était assujettie aux déséquilibres hormonaux...

P.P.S. La vie (ou le destin, ou le bon Dieu, ou le saint auquel vous vous vouez avant de gober deux antidépresseurs) sait être, elle aussi, particulièrement racoleuse : notre petite affaire qui chigne... ne chigne pas tant que ça, après tout.